Prisonniers de la défaite

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 14/04/2016

La Belle Équipe, film de Jean Duvivier tourné en 1936, est un chef d’œuvre dont on peut admirer en ce moment la copie restaurée au cinéma les Fauvettes, avenue des Gobelins 75013. L’endroit est un petit paradis pour amateurs de salle en noir et Jérôme Seydoux son heureux mécène. Quand on parle de « Belle Équipe » maintenant, cela rend un autre son qu’à l’époque joyeuse des congés payés de 1936. Daech est passé par là, cela fait comme une sale rayure. Le film de Duvivier restitue génialement le grain de cette époque de l’« entre deux guerres » avec on ne sait quoi de parfum avant-courrier de la nouvelle vague. Jean Gabin, Charles Vanel sont les deux figures cardinales de cette histoire qui contient en elle-même tout le drame du siècle à venir. D’abord la « guinguette au bord de l’eau », ensuite la tragédie. Dans le film, une tragédie de cœur, mais le cœur sonne ici comme une allégorie générale. Une sorte de tocsin avant l’heure. Les mêmes, qu’on voit s’époumoner joyeusement seront bientôt jetés sur les routes de l’exode, la guerre, celle des Stalags et des camps d’extermination.

Parmi eux, perdu entre cent autres, un homme, prisonnier dans un « oflag » (le stalag pour officiers) quelque part en Poméranie, aux confins de l’Europe centrale quand elle glisse lentement vers le continent sibérien. Son fils, Alain Briottet, raconte son histoire dans un livre d’une très grande beauté, discret, juste, profond. Sine Die[1], c’est son titre étrange, nous ramène sur les pas de ces auteurs qui ont su déjà, par le passé, raconter l’histoire inracontable des prisonniers. Au premier rang desquels, il faut naturellement nommer Georges Hyvernaud, Raymond Guérin, d’autres encore, mais peu, au bout du compte. Hyvernaud a su dire cette morne solitude avec une économie de moyens digne d’un très grand écrivain. Le ton de Sine Die, par sa douceur, on allait dire sa délicatesse de ton sait nous conduire au cœur d’une solitude qui n’a rien pour être sauvée de sa tristesse. Les prisonniers n’ont pas connu le « happy end » qui eût pu saluer leur retour dans la vie normale. Ils ne sont pas sur la photo finale. L’Histoire s’est déroulée sans eux, ils n’avaient qu’à attendre, pauvres hères qu’ils étaient. Il y a bien eu un « retour », mais qui signifie ce retour ? Seul le silence paraît servir d’abri.

En un sens, le drame silencieux du retour est le véritable thème de ce livre. Bouleversante, la scène où, deux ans après la fin de la guerre, un copain de captivité débarque à l’improviste : homme perdu, passant ses journées à la fenêtre, à fumer des cigarettes. Il y avait une femme, elle est partie. Le dernier copain lui sera-t-il fidèle ? À peine. Le camp est loin et avec lui cette solidarité qui n’a plus lieu d’être. Les souvenirs de captivité finissent eux aussi par s’étioler, et puis à quoi bon ? Alain Briottet était jeune garçon à l’époque de la captivité de son père. Il a fait ensuite une carrière de diplomate, écrivant un recueil de nouvelles qui mérite d’être lu : Boston, un hiver si court (Éditions du Rocher). Ce livre filial résonne dans les profondeurs de l’histoire oubliée. Les prisonniers de guerre ont été les prisonniers de leur défaite : ils semblent appartenir à ce pays où l’on ne va jamais et dont Alain Briottet nous rapporte pourtant quelque chose comme un livre poème. Une élégie aux perdus de l’histoire.

 

[1] Sine Die : Gross-Born en Poméranie, Éditions Illador, 304 p., 20 euros.

 

 
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