PIERRE HASSNER, UN PASSANT D’EUROPE

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 31/05/2018

Ce qu’il y avait, d’abord, chez Pierre Hassner qui vient de mourir, c’était son cartable. Une sorte d’invraisemblable sacoche d’où débordait un chaos de papier, de pages de livres à bout de souffle, à force d’avoir été lus et relus et plus encore. Il avançait dans la rue, avec son allure de petit juif roumain traînant avec lui le cartable extraordinaire, tenant de la carriole de saisonnier et du secrétaire des archives du musée Guimet. Le chaos de papier, c’était l’histoire de l’Europe au XXe siècle, un vivier de drames et d’intelligence, d’horreur et de sublimité. Regarder Hassner marcher dans la rue, c’était prendre une leçon de civilisation à son sommet. Le paletot mal boutonné, les chaussures à la dérive, la cravate un vague chiffon : parce qu’il n’avait pas le temps de penser à autre chose qu’au destin de ce coin de planète qu’on appelle l’Europe. Vous vouliez voir un vrai homme du vieux continent ? C’était lui. Inutile de prendre des notes. Il suffisait de regarder.

Né de famille juive en 1933, puis ensuite « converti » au catholicisme, il avait fuit le régime communiste roumain pour s’établir en France avec ses parents en 48. L’année 48 n’est pas brillante au chapitre de la lucidité politique, époque où l’on brûle Aron à la pensée qu’il pourrait déranger le dogme, c’est une pitié d’avoir à rappeler ces choses, tant elles ont peu bougé. Les années s’éloignent, la bêtise demeure, il faut sans cesse repartir de zéro. Hassner le savait, ne se fâchant jamais, habitué de si longue date à la paresse intellectuelle, à la pérennité du préjugé. Dans les discussions, il parlait en analyste d’observation : jamais de fermeture, toujours l’antique prudence d’Aristote, appliqué au théâtre des relations internationales (il enseignait notamment au CERI, centre d’étude des relations internationales), familier des grandes revues de philosophie politique : Esprit, Commentaire, Le Débat. Il parlait, volubile, toujours un peu à reprendre son souffle, comme manquant d’air, et l’on croyait parfois qu’il allait jeter l’éponge, mais la carriole repartait de plus belle.

Toute la période qui devait culminer avec la chute du mur était pour Pierre Hassner un vivier permanent d’analogies incitant à la réflexion, une expérience historique favorisant un art de l’anticipation. Un homme merveilleusement intelligent dont Raymond Aron avait salué la virtuosité après l’écoute d’un exposé sur Thucydide, grand lecteur de Leo Strauss, parmi tant d’autres. Il ne venait pas à l’esprit de le « cataloguer », cela allait trop vite pour les esprits courts, les vrais essoufflés qui ne manquent jamais une occasion de faire le plein sur le dos des autres. Pierre Hassner semblait indifférent à la médiocrité. Il y avait quelque chose de royal dans son débraillé de savant, comme faisant corps, physiquement, avec son travail. L‘histoire lui était une matière vivante de contradictions fructueuses, une épreuve renouvelée à la fois de la précaution et de la volonté lucide. La médiocrité, c’est le refus de la patience, de la nuance, mais aussi de la fermeté. Hassner n’était jamais fatigué de repartir de zéro, il se serait étonné qu’on lui demande s’il n’était pas un peu las de tout cela. D’ailleurs le cartable répondait pour lui.

Michel Crépu

 
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