Peut-on vivre sans coup de cœur ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 06/10/2016

L’être humain peut-il vivre sans « coup de cœur » ? Une équipe du professeur Glutzenbaum, de l’université de Colorado Springs, vient d’enfermer quatre sujets volontaires avec la rentrée littéraire pour seule pitance. Rigolards au début, les quatre cobayes en vinrent aux mains au bout de deux jours, réclamant obsessionnellement qu’on leur apporte de la mousse au chocolat, tambourinant à la porte. « Rendez nous Jean-Pierre Dandrelin ! » hurlait même l’un d’entre eux. On est sans nouvelles de lui. Se gardant de conclusions trop hâtives, le professeur Glutzenbaum, lui-même fervent lecteur, souligne ce point, comme pour paraphraser l’Écriture : « L’homme ne vit pas seulement de quatrième de couv’ ». Rien de plus déprimant qu’une très bonne rentrée qui ne suscite aucune réaction chimique. Seul M. Jean-Baptiste Del Amo, auteur du Règne animal[1] a fait circuler un peu d’odeur forte. Par là, il se situait dans le sillage de Paul Claudel quand ce dernier écrit : « Je peindrai ici l'image du porc ». Dans lequel des ouvrages de Claudel trouve-t-on cette déclaration porcine ? Les lecteurs de ce blog solitaire ont trois jours pour répondre. Un cadeau les attend à la sortie.

Nos jeunes auteurs semblent parfois tels de brillants normaliens, ce qui rassure quant à la solidité des institutions. Ils sentent l’eau de Cologne et le faux veston thirties. C’est ce qui s’appelle mettre son Sartre pour sortir avec une fille. L’évolution générale de la bibliothèque qui continue de rendre un culte à l’auteur des Mots éloigne en même temps de ces objets monstres qui gagneraient pourtant à être lus par ceux qui se sentent obscurément à l’étroit dans leur Sartre. Par exemple, le professeur Glutzenbaum pourrait enfermer quatre cobayes avec pour seule nourriture le dernier volume du Journal de Paul Léautaud, année 1936[2] Léautaud y tient la chronique de son commerce amoureux avec Marie Dormoy. Merveille de malice érotique, d’allant, de musique sensuelle, d’humour, et par-dessus tout d’indifférence totale à l’égard du qu’en dira-t-on. On est bien loin ici du cinéma Sartre-Beauvoir et de toute la mythologie bien connue des Deux Magots comme boudoir existentialiste. Léautaud ne prend pas la pose philosophique, il ne soigne pas son image, il est comme il est. Ah bon, je suis comme ça ? Comme c’est curieux. Mais fichez moi la paix, j’ai rendez-vous.

En attendant, prenez vos cahiers. Jean-Claude Milner vient de publier un nouveau livre chez Verdier : Relire la Révolution[3], ouvrage TRÈS IMPORTANT. L’auteur, une fine lame de la linguistique d’essence lacanienne, y tient que le moment est venu de faire le tour du mot « révolution ». Cela depuis les attentats du 11 septembre, « qui viennent d’ailleurs », d’un autre espace mental. Il y a là une césure, une frontière d’époque. Jean-Claude Miner est l’auteur des Penchants criminels de l’Europe démocratique, livre écrit au laser, l’un des rares qui jettent une lumière sur le cogito (ou plutôt son absence) européen de l’après Seconde Guerre mondiale. Un semblant de cogito éperdu de « plus jamais ça », ce qui augure du pire. L’affaire révolutionnaire est encore d’une autre généalogie, commencée en 1789 à Paris, puis continuée à Moscou (Lénine-Staline), puis à Pékin (Mao). Milner, qui fut lui-même maoïste, montre dans l’examen de la généalogie une rigueur qui n’appartient qu’à lui : quelque chose de translucide, sec et froid qui ne vas pas sans réduction. On dirait bien que c’est la première fois que quelqu’un se penche sur le phénomène de cette façon. Par exemple, entre autres questions, à quoi pense Robespierre quand il parle de « fripons » qui monteront à l’échafaud la seconde d’après ? Questions restées à vrai dire sans réponse très satisfaisante. Quelle époque que cette époque où, comme l’écrira Chateaubriand, les « papas » menaient la progéniture au spectacle. Et le spectacle, c’était une tête tranchée. C’est tout cela qui est remué dans le livre de Milner. Remué est beaucoup dire, tant cet esprit tient à la distinction des choses. On voit mieux dans le translucide, mais c’est peut-être aussi une illusion. La dernière avant la suivante.

 

 

[1] Gallimard, 2016.

[2] Paul Léautaud, Journal particulier. 1936, Le Mercure de France, 2016.

[3]Jean-Claude Milner, Relire la révolution, Verdier, 2016.

 
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