Où il est question du sport dans La NRF

Où il est question du sport dans La NRF
Actualité | Publié le : 09/07/2018

Dotée dès 1913 d'une équipe de rugby-football dans laquelle évoluaient, entre autres, son premier directeur Jacques Rivière, Gaston Gallimard et Alain-Fournier, La NRF démontre que littérature et sport n'ont rien d'incompatible (on a même pensé, à une époque, réserver une chronique dédiée à la boxe à Henry de Montherlant...). Tandis que la Coupe du monde de football 2018 s'achève et que commence le Tour de France, voici une sélection d'articles relatifs à quelques disciplines sportives publiés dans la revue.

Cyclisme
Football
Rugby

 

Cyclisme

Antoine Blondin : Sur le tour de France (Éditions Mazarine)

Par Paul Fournel, La NRF, août 1979

Sur le gros peloton des littérateurs, Antoine Blondin possède quelques longueurs d'avance en vocabulaire : il sait ce que veulent dire passer par la fenêtre, faire la grande lessive, mettre tout à droite, attaquer le concours de grimaces ou pédaler dans l'huile. Il fait partie de cette belle aristocratie de connaisseurs qui, le temps d'un prologue en ligne, vous reconnaisse un tonton fingueur d'un vulgaire raton, et un patron d'un grégario.

Orfèvre en tours de France, il a parcouru à ce jour 533 étapes derrière « la grande  muraille d'échinés », il connaît ses classiques : pour que vive la légende, il raconte pour la nième fois Eugène Christophe brasant sa fourche dans la forge de Sainte-Marie de  Campan, Abdelkader Zaaf, ivre mort, reprenant la route à l'envers, Rostollan moulinant l'air de ses grands bras au bord du gouffre dans lequel Roger Rivière vient de disparaître, ou encore Charly Gaul déployant ses ailes d'anges dans le col du Luitel ; mais pour que la légende naisse de la légende, il sait aussi faire remonter à la mémoire collective un  Lauredi à la tête fracassée déboulant dans les gorges du Cians en déluge, resurgir sous la silhouette dodue de Géminiani-directeur-sportif, le profil aigu du « Grand-fusil ».

En vingt lignes, il croque Merckx, Anquetil, Poulidor, s'effaçant même à l'occasion derrière son complice Chany pour évoquer la mort de Tom Simpson.

Bien sûr, Antoine Blondin a l'immense talent d'arranger les mots comme personne, ses chroniques dans L'Équipe l'ont habitué à sertir dans la phrase la plus subtile le plus approximatif calembour, mais son originalité de conteur ès-cyclisme vient de ce qu'il n'a jamais eu l'envie de pédaler. Depuis sa plus tendre enfance, sa vocation est de suivre. Dans la nuée de champions ratés ou rentrés qui se pressent derrière le peloton, il évolue, heureux, sans jalousie, simplement admiratif et parfaitement comblé. Modèle des suiveurs et suiveur modeste, il a des fourmis dans les jambes des autres.

 

Louison Bobet, une vélobiographie, par Jean Bobet (Gallimard)

Par Jacques Bens, La NRF, octobre 1958

Jean Bobet est un singulier personnage. Préjugés mis à part, nous n'avons pas l'habitude de rencontrer des coureurs cyclistes professionnels (des haltérophiles non plus) qui citent Montaigne et Pascal. Et son livre est un beau livre. Parce qu'il est un acte d'amour, d'abord, et ceci serait suffisant à le justifier parce qu'il est, aussi, un livre intelligent. Jean Bobet raconte avec simplicité, à travers la vie de son frère, la vie de tous les coureurs cyclistes, et il sait pudiquement voiler d'une pointe d'esprit l'émotion qui le gagne parfois.

C'est un livre agréable, car Jean Bobet parle davantage du cyclisme que de Louison. Il a su adroitement éviter tout ce qui aurait pu ressembler à une apologie familiale. À aucun moment nous ne nous sentons gênés par le fait que le héros est le frère de l'auteur.

C'est, enfin, un livre utile. Grâce à lui, peut-être, les intellectuels orgueilleux (dont je suis) salueront de la main les cyclistes du dimanche rageusement penchés sur leur guidon cintré.

C'est le destin que je lui souhaite.

(Je vais acheter un vélo.)

J. B.

 

Vous intéressez-vous au Tour de France ?

Le Figaro littéraire, 23 juillet 1949, dans Jean Paulhan, Œuvres complètes V : Critique littéraire, II, Gallimard, 2018

Jean Paulhan, stratège de la littérature [qui œuvra à la tête de La NRF de 1925 à 1940 et de 1953 à 1968], n’est évidemment pas indifférent à ce que les sportifs appellent « la grande boucle ».

— Je suis comme tout bon Français, nous dit-il, amateur de concours, compétitions et numérotages. Mais je lis peu les journaux et je ne sais si les organisateurs du Tour de France ont su lui donner, cette année, toute la variété nécessaire. Songe-t-on, par exemple, à couronner parfois, au lieu du premier, le dernier arrivé ; celui des coureurs qui s’est montré, au cours de l’étape, le meilleur (ou le plus détestable) camarade ? Celui qui a le plus adroitement remplacé ses boyaux ? Celui qui a su éviter avec le plus de grâce les canettes de bière lancées par la foule (à ce propos, je crois qu’il faudrait laisser aux spectateurs plus de libertés qu’ils n’en prennent d’habitude) ? Il y a là, de toute manière, un ordre de problèmes que les organisateurs auront tout intérêt à prendre l’année prochaine en considération.

 

Football

Le ballon à l'usage

Par Grégory Schneider, La NRF, avril 2015 (extrait)

Par quelque bout qu’on le prenne, le football professionnel navigue toujours entre quatre pôles : l’enfance ou plutôt le rapport à l’enfance, que l’on retrouve très vite chez les joueurs dès qu’ils évoquent les ressorts psychologiques de leur métier, l’argent, la mémoire (c’est-à-dire la culture footballistique) et l’image que l’on donne de soi ou que l’on espère donner de soi ; plus ou moins éloignée de la représentation que le joueur a de lui-même. Le média utilisé pour véhiculer cette image est le plus souvent la parole, celle que l’on prend devant une caméra ou son compte Twitter. L’idée ici est de naviguer d’un pôle à l’autre en utilisant des moments ou des lieux bien réels, la geste footballistique interdisant de remonter loin dans le temps : les usages du ballon changent vite. › Acheter l'intégralité de l'article

 

Didier Deschamps l'obscur

Par Grégory Schneider, La NRF, septembre 2015 (extrait)

Trois saisons à suivre les pérégrinations de Didier Deschamps à la tête de l’équipe de France et deux images qui dépassent, ou plutôt deux visions. L’une que l’on prête à l’intéressé. L’autre qui file dans le sens de l’expansion et de l’occulte, la nuit qui gagne sur un territoire mental.

La première : début juillet 2014, au théâtre municipal de Ribeirão Preto, dans l’État de São Paulo. Deschamps fait le service médiatique. Il est épuisé. Le Mondial au Brésil est bien entamé, la sélection tricolore a un quart de finale face à l’équipe allemande devant elle et le sélectionneur a sept semaines de rassemblement derrière lui, à faire la guerre à ses hommes... › Acheter l'intégralité de l'article

 

Platini en quatre actes

Par Grégory Schneider, La NRF, juillet 2016 (extrait)

Le sport est un outil de préhension du monde, comme la cuisine ou la littérature. Et le champion ? C’est beaucoup lui demander. Il faudrait qu’il évolue sur un temps long – dépassant le nombre d’années d’une carrière, en pratique – et que l’œil avec lequel on l’observe (nous) évolue à chacun de ses soubresauts, la constitution d’un tableau à la fois varié et impressionniste, plus ou moins bouclé sur lui-même, étant à ce prix. › Acheter l'intégralité de l'article

 

Critique du ballon pur

Par Grégory Schneider, La NRF, janvier 2018 (extrait)

Le foot et l’art. L’un dans l’autre ? Une brève recherche concernant le montant de la clause de départ de l’attaquant brésilien Neymar, que le Paris-Saint-Germain a fait sauter en août : 222 millions d’euros pour l’arracher au FC Barcelone (sans compter un salaire mensuel de près de trois millions d’euros sur cinq ans, et les joueurs négocient toujours en net), soit un peu plus que les 250 millions de dollars (210 millions d’euros) payés par un ressortissant qatari pour Les joueurs de cartes de Paul Cézanne. › Acheter l'intégralité de l'article

 

Petit abrégé de figures scéniques sur un terrain de football

Par François-Guillaume Lorrain, La NRF, mars 2000 (extrait)

LE MUR

1 : Riposte toute militaire d'une équipe punie et qui se protège contre cette punition.
2 : Alignement éphémère et instable de quelques hommes qui n'avaient rien demandé.
3 : Cérémonie comparable à la photo de classe où le photographe serait l'arbitre.

Mais la photo, inévitablement, sera floue, car les élèves auront bougé, intenables, attirés inexorablement vers la balle comme des moustiques vers la lumière. On aimerait comprendre cette instabilité, cette angoisse de l'homme du mur avant le coup franc.

Partons d'un peu plus grand que le mur. Et considérons le terrain tout entier, divisé en deux zones : une avec mur et une sans mur. Certaines équipes l'installent déjà à trente mètres du but, d'autres à vingt-cinq, cela se décide selon l'humeur, l'intuition du danger et bien sûr la qualité du tireur. Dans tous les cas, il existe une zone tout à fait plane, dégarnie, solitaire, vingt mètres de chaque côté de la ligne centrale, qui ignore le mur. Cette zone, on l'appellera la zone libre, pour l'opposer à la zone fortifiée, zone des murs. Sur les limites de celles-ci, ne se construisent que des faux murs — la patrie n'est pas encore en danger —, tout au plus des portes, à un ou deux hommes, qu'on ne ferme que pour enquiquiner le tireur. Puis les choses deviennent sérieuses, il faut serrer les rangs et c'est parfois la moitié de l'équipe qui rapplique d'un peu partout, pour venir donner son corps, ce corps jusque-là si habile, à qui soudain on ne demande plus que de boucher les trous.

Certes, la construction d'un mur est une des marques de la supériorité de l'homme sur l'animal. Sans mur, l'homme vivrait comme une brute, comme un sauvage. Mais de tels murs sont de pierre, de ciment, des murs peu récalcitrants, car inertes, de matière morte. Pour les murs de foot, il faut composer avec des joueurs, avec leur chair, matière plus tendre et délicate.

Alors on traîne, on rechigne, on gagne du temps, du terrain, le gardien s'en mêle, plus nerveux encore, qui voudrait qu'on lui obéisse. Mais pour obéir, il faut avoir l'esprit tranquille, or il n'est pas tranquille, l'esprit de celui qui vient s'offrir comme cible, collé contre un mur comme un condamné. On a beau savoir que là-bas, à neuf mètres, le tireur fera tout pour vous éviter, on n'est guère rassuré. C'est bien là d'ailleurs le dilemme : vouloir s'offrir pour éviter le but mais se faire aussi éviter, même s'il y a but. L'arbitre a beau sévir, faire la police, il est des angoisses qui rendent sourds.

Quel joueur prétendra qu'il aime être du mur ? Qu'il aime se voir livré pieds et poings liés au boulet de canon ? On a beau se serrer contre le copain, et mettre les mains là où ça fait mal, rien n'y fait. On aimerait être ailleurs et laisser le goal faire bravement son  métier. Dans ces conditions, le mur sera tout au plus un rideau qui flotte, gonfle, gondole et se tord, agité de ces souffles contraires qui traversent les cauchemars. D'où ce besoin de parler, de protester, de chahuter. Moins pour déconcentrer le tireur que pour retarder le moment de s'en prendre une en pleine poire. D'où aussi cette perforabilité du mur que la course d'élan du tireur va suffire à écrouler. Le mur, par conséquent, est une œuvre condamnée à l'imperfection ; un mur calme, qui ne frémirait pas, serait un mur louche, un
mur de joueurs battus ou peut-être même de joueurs achetés.

Il faut donc que les corps ondulent, tanguent, se tendent, voués chacun à des trajectoires solitaires, à des trajectoires de corps disloqués par les bombes. Dans ce contexte si tendu, il est un joueur qui a droit à notre admiration : le joueur adverse, l'indésirable, qui vient
s'infiltrer, se rouler dans les plis du rideau, pour le détendre un peu plus et le trouer le moment venu, en jouant les filles de l'air. Un fou le plus souvent, un de ces agents provocateurs du football qui aiment à se jeter dans la gueule du loup.

 

Lénine au football

Par Guillermo Samperio (traduit de l'espagnol par Florence Olivier), La NRF, janvier 1997 (extrait)

Tu sais bien, ceux qui deviennent pas entraîneurs montent une affaire ou travaillent pour la pub. Je sais pas si vous avez vu Reynoso dans la pub pour le pain Bimbo, et Pajarito qui passe dans une autre pour des montres à l'épreuve des coups de ballon dans un match censément au couteau. Moi, j'ai longtemps été à côté du but et je lui ai jamais vu de montre, il supporte même pas les genouillères. Actuellement, il y a que les mecs qui la ramènent, comme Calderón, pour porter des montres ou des genouillères. Ça m'est arrivé d'en porter mais ça fait un bail, maintenant, c'est le genou à poil, et c'est marre, mec. Mais l'histoire qui m'a foutu dans le pétrin, c'est pas un truc qui me soit venu à l'esprit du jour au lendemain, en plus, tu sais bien que les joueurs se sont toujours plaints, ceux d'avant et ceux de maintenant, et que c'est toujours la même chanson ; il y a pas de sécurité et faut que tes jambes aient la baraka. Autre chose qui m'a fait réfléchir, ça a été le  mouvement syndical du SUTERM, qui se dégonfle joliment. Évidemment, j'essaie pas d'escamoter ma responsabilité, ni de démentir ce que disent les journaux sur la propagande que j'ai faite, et je l'escamote pas parce que je crois qu'on avait raison, pas vrai ? J'y avais bien réfléchi et j'avais même lu un livre de Lénine sur les syndicats et sur la saloperie des patrons. Dernièrement, l'idée avait mûri comme une bonne action de but
et quand j'ai commencé ma propagande, mec, M. Iturralde a dit qu'il manquait plus que ça, après les Tupamaros, des footballeurs de gauche, comme si on était que des pauvres couillons conformistes.

 

Rugby

Loving rugby (un cas de disparition)

Par Grégoire Bouillier, La NRF, mars 2018 (extrait)

1. On croit que l’on regarde un match mais ce que l’on cherche à voir, c’est la beauté.

2. Sur un terrain, rien n’est joué d’avance. Rien n’est écrit ! Ce n’est pas comme dans les livres. C’est beaucoup mieux que le théâtre. Le temps d’un match est un temps vivant. Voici que l’histoire s’invente elle-même. Et on peut voir à quoi elle tient : à trois fois rien parfois, à un pied en touche, à un poteau carré, à une erreur d’arbitrage… C’est ça qui est fou. Ça qui est beau. C’est exactement comme la vie. Chaque match est un aperçu en accéléré d’une existence entière. Il en offre à chaque fois une version unique et  renouvelée. Il donne du sens à chaque minute qui passe.

3. J’aime le sport.

4. Le résultat final ? Il réduit l’histoire à un chiffre qui l’occulte. Il ne dit pas plus le match que la mort ne dit la vie. Cela n’a (presque) rien à voir.

5. Sans doute le sport est-il un opium des peuples et spécialement de nos jours, où son omniprésence en dit long sur la misère de nos temps. Au point que si on supprimait ce spectacle, la société ne tiendrait probablement pas un mois. Oui, mais le sport est d’abord la possibilité d’une étincelle proprement humaine, fût-elle allumée par une mèche aussi dérisoire qu’aplatir un ballon ovale derrière une ligne. Et, sur le terrain, cette étincelle éclaire parfois. Elle peut éblouir. Elle peut même tout embraser, comme le 31 octobre 1999. › Acheter l'intégralité de l'article

 

Chronique de Rugby

Par Roger Nimier, La NRF, janvier 1961

On savait déjà que Paris est une capitale mal placée, un ballon hasardeux qui a longtemps roulé sous les pieds des Anglais, des Espagnols et des Allemands. En vain nos bonnes lignes avant se faisaient massacrer, en vain les arrières voulaient intervenir. Le ballon parisien s'offre aux coups de pied à suivre qui s'achèvent sur la ligne des Pyrénées, encore que le placage du troisième ligne Joffre sur la Marne soit resté célèbre.

En revanche, le rugby parisien ne s'offre depuis quelque temps que des coups de pied en touche. Racing-Brive restait intéressant. Les joueurs de Brive présentaient des cuisses de Babel qui s'achevaient sur des crânes hittites. Domenech, leur capitaine, semblait tout d'un coup fluet et peut-être intellectuel. Le Racing gagna, mais si le taureau de Brive avait agité plus tôt la grosse truffe noire qui est le meilleur de son cerveau, Paris était battu.

Ensuite ce fut Racing-Carmaux, et l'ennui des deux cents coups de pied en touche que botta le demi de mêlée. On comprit bientôt que les équipes de province venaient à Paris pour faire match nul, car le Racing sur le terrain de Lourdes avait battu une équipe royale.

Nos provinces ne se limitent pas au Sud-Ouest. C'est aussi l'Ecosse qui termina 0/0, avec une sélection Glasgow-Edimbourg, le 12 novembre. Malgré Arthur Smith, malgré Kemp, le jeu fut morne. Le rugby c'est une chance plutôt qu'un ballon à courir. C'est aussi la guerre de Troie, où les dieux secourent les guerriers, prenant au besoin leur apparence. Ni Vulcain, ni Mars, ni Junon, ni Mercure n'étaient à Paris. Ils se déchaînèrent à Toulouse.

Le match Pyrénées-Dublin a lieu depuis trois ans. Il se dispute le 11 novembre et, sans caractère officiel, il ouvre la saison internationale de rugby. Il est agréable que  l'Angleterre existe, mais il est délicieux que l'Irlande soit là. Rien n'est plus généreux que la furie dublinoise. La flamme court, les flèches volent, les murs de Troie vont-ils tomber ? Notre Priam, Lucien Mias, commandait les Pyrénées ; sa nature confiante et prodigue ne lui souffle pas des idées semblables. Trébuchant, soufflant, criant, dégingandé, il donna sa cohésion à cette équipe de hasard. Roques roula de gros yeux en première ligne. Momméjat cueillit des balles. Un ailier, Ducousso, montra de la force dans les reins.

L'équipé de Dublin comprenait six internationaux et, des Pyrénées, il n'était descendu que deux guerriers troyens, qu'on pouvait croire fatigués, Mias et Roques. Dublin se lança dans le jeu comme on court au bonheur quand on y a rêvé sur les bords de la Liffey. Goff et Robbins foncèrent. Moore, dangereux comme tous les rouquins, passa plusieurs fois, servit Bornemann, mais les montagnes se refermèrent sur le quadrille irlandais. Un jeune homme est sorti glorieux de ce combat. Il se nomme Puget, il appartient au Stade toulousain. Il a su danser autour du jeu et ses deux mains qui ne font d'ailleurs pas des passes éclatantes, furent ses ailes.

Deux jours plus tard, France-A était opposé à France-B. Les Français qui aiment bien se disputer à coups de guerre civile ou de manifestes devraient prendre exemple sur le rugby qui tente de définir une équipe internationale en opposant des Français nommés A à des Français nommés B. C'est tout simple.

On pense généralement le pire de ces rencontres. La sélection est hâtive, de grands joueurs manquent, les résultats sont incertains. Mais à Bordeaux, on se crut pendant  quelque temps dans la féerie d'un match irlandais. Puis, quand la pluie vint, quand le terrain devint glissant et le ballon de plomb, on passa au pays de Galles pour voir encore un excellent rugby. On sut aussi que les Français ont beaucoup de mal à battre les Français. Les joueurs glorieux de l'équipe A furent bousculés par les avants de B. Les  lignes arrière de B manifestèrent une grande facilité dans leurs passes. Le score de 11 à 5 ne dit pas toute la partie. Si la France de droite, la France A — habillée en rouge pour plus de simplicité — l'emporta, c'est parce qu'elle comptait dans ses rangs quelques  personnages d'exception, terribles marqueurs d'essai, un Crauste, un Monda, un Bouquet, un Domenech — et Vannier, qui fut éblouissant. Il fut éblouissant parce que les Français de la classe B montraient du courage, de l'allant, de la discipline. Leurs avants bousculaient les nôtres, leurs trois-quarts s'infiltraient et les Anglais — venus de Pau en promeneurs ou des Chartrons en habitués — se disaient avec effroi que la France, qui bat toutes les équipes du monde depuis quelques années, n'était rien et qu'il faudrait bientôt compter avec les équipes de France B, C ou D que la nation pouvait tirer de ses gaves et de ses forêts.

Il n'en fut rien cependant. France A gagna la partie. Pau, Londres, Cardiff, Oxford et bien d'autres villes anglaises poussèrent un soupir de soulagement. Mais Johannesburg s'émut et le Rhinocéros sud-africain, qui envisageait avec confiance sa rencontre prochaine avec le Singe français à Colombes, sut désormais qu'il faudrait aussi compter avec l'Aviron de Bayonne, la Licorne de Toulouse et la Lamproie de Bordeaux. C'est, du moins, ce que disait M. de Norpois, ulcéré d'avoir vu son jeune confrère Alexis Léger porté si haut par la Buse de Stockholm, et qui songeait sérieusement à retrouver auprès des stades et d'une terre ovale une audience que la mappemonde et les cours d'Europe ne lui accordaient
plus.

© La NRF

 
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