Où en sommes-nous avec Debussy ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 22/03/2018

Debussy est mort il y a cent ans. On peut dire que son œuvre est un des piliers de l’art musical du XXe siècle, de l’art et de la littérature tout court. Où en sommes-nous avec lui ? On peut juger cette question surannée, exotique. Le suranné et l’exotique ont un effet sourdement mortifère qui a d’ailleurs son charme insidieux. Mais le cas Debussy nous emmène plus loin : c’est le propre des grandes œuvres que de surmonter leurs effets mythologiques mortifères. La mer, le Prélude à l’après-midi d’un faune sont des mythes au charme profond, il y a en eux quelque chose d’inépuisable qui nous ramène sans cesse à l’écoute. Elles ne sont pas si nombreuses, les œuvres qui ramènent sans cesse à l’écoute, qui nous bouleversent lentement, dans une mystérieuse patience. Debussy en fait partie, au même titre que Rimbaud ou Proust. On les reconnait à cette petite musique qui avertit le voyageur qu’il entre dans la grande zone. Tout est comme avant, rien n’est comme avant. C’est un passage d’échelle à une autre. L’erreur serait de croire que seules les grandes zones jouent un rôle. Les petites zones font aussi leur travail, tout cela marche en même temps. C’est subtil, paradoxal, compliqué, évident, déroutant, consolant, etc. C’est pourquoi il est bon de se demander où l’on en est avec Claude Debussy, qui symbolise tout cela. La petite et la grande échelle. Vladimir Jankélévitch a consacré beaucoup de temps dans ses propres ouvrages à Claude Debussy. Cela le fascinait. Ce voyage au cœur de l’intime, si loin des grandes opérations wagnériennes. Jankélévitch aimait des génies comme Ravel ou Debussy : des artistes capables de faire entendre la voix de l’abîme sans quitter le monde des choses simples, concrètes, vertigineuses dans leur simplicité. L’enfant et les sortilèges, de Ravel, est un voyage dans la féerie des premières années d’enfance, le Prélude à l’après-midi d’un faune est aussi un voyage au cœur de l’intimité. Jankélévitch y reconnaissait là comme une sorte d’emblème spirituel, métaphysique, aussi simple qu’un bol de lait sur une table, un bouquet de roses laissé là. Ou l’asperge de Manet : on y revient toujours comme à un rendez vous essentiel. Rendez vous musical, pictural, littéraire.

Un an avant sa mort, en 1938, Charles Du Bos donnait une série de conférences sur le thème « Qu’est-ce que la littérature ? » Cela se passait dans un collège jésuite de l’Indiana et Du Bos, en bon anglophile qu’il était, avait choisi de commenter des poèmes de John Keats et Percy Shelley. Ces conférences furent publiées après sa mort, on peut les lire aux Éditions de L’âge d’homme, dans une petite collection aujourd’hui disparue : « Le bruit du temps » (à ne pas confondre avec les actuelles éditions du même nom). « Qu’est-ce que le monde ? » demande Du Bos et il répond en citant Keats : « La vallée où se façonnent les âmes », en anglais : the vale of soul-making. Un lieu particulier, égaré dans l’infini cosmos, où se façonnent les âmes. Du Bos n’avait pas son pareil pour donner à ces paroles une vibration si intime et juste dans la résonnance. Il n’y avait que lui pour donner à ses auditeurs le sentiment qu’il leur parlait en direct du Beau platonicien. Cela attendrissait ses amis, cette familiarité extrême avec le paradis de la poésie. Gide le raillait gentiment, il disait : « Charlie voudrait monter au ciel avec tout son bagage. » Les bagages, c’était les livres, les livres, et encore les livres. On disait encore : « Charlie ne sait même pas faire cuire des pâtes » et Du Bos s’en fichait, il n’avait pas d’oreille pour cela. Des pâtes ? Qu’est-ce à dire ? Il n’a pas écrit sur Debussy, mais il aurait pu, tant est grande chez l’un et l’autre, l’alliance de l’intime et du spirituel. Il n’a pas écrit sur Debussy mais toutes les œuvres qu’il a pu commenter dans son immense journal intime (réédité chez Buchet-Chastel) sont des œuvres qui « ramènent à l’écoute ». Si nous en sommes quelque part avec Debussy, aujourd’hui, en plein XXIe siècle, c’est bien là.

Michel Crépu

 
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