Mai 2018. Cinquante ans plus tard

Mai 2018. Cinquante ans plus tard
Actualité | Publié le : 03/05/2018

Éditorial de la NRF de mai 2018, par Michel Crépu

Du Mai des événements, le Mai dont l’esprit est impossible à commémorer et pour cause, il reste encore quelques braises rougeoyantes, restes glorieux d’une grande colère qui avait saisi le philosophe Maurice Clavel, un soir de censure télévisuelle dont il se considérait la victime. L’INA1 a récemment publié, grâce aux soins de l’historien Philippe Artières, les lettres reçues de tout le pays par le philosophe après qu’il eut envoyé paître en direct les responsables du coup de ciseau fatal. L’éclat de Clavel date de 1971, l’air était encore à la renverse, le Général avait pris congé de la patrie depuis 69, on venait de tuer le père comme dans les campagnes on tuait le cochon. Non pas un crime ni une révolution, un rite simplement. Ce qu’on appelle « Mai 68 » fut ce jour « où l’on a tué le cochon », pour reprendre le titre du récit de Robert Marteau, après quoi tout rentra dans l’ordre. Clavel, de derrière ses énormes carreaux-lunettes, y avait vu un signe de l’Esprit. Il avait bien le droit, sa prophétie sonnait juste, elle connectait une onde sismique, sillage de foudre au travers de la vieille France qui en avait vu d’autres. Qu’est-ce que cela voulait dire, à part de tuer le cochon ? Personne n’a jamais su le dire clairement. On voit Clavel en photo sur les marches de la cathédrale de Chartres libérée des nazis, août 44. C’est une merveilleuse photo qui donne le droit de prendre la parole. Clavel ne s’en est pas privé. En Mai 68, les vieux bergers de la Lorraine regardaient passer l’avion de Baden-Baden avec à son bord le Général fatigué de la chienlit. À Paris, Clavel fumait ses clopes à la Sorbonne, cet ancien gaulliste devenu « mao » regardait Malraux remonter les Champs-Élysées à la gloire de l’homme du 18 Juin, en trouvant sans doute que l’Histoire avait sa façon bien à elle de repasser les plats, une manif après l’autre. Après tout, les Antimémoires s’achèvent par la description d’un rendez-vous
avec le même Mao. Évoquant ce rendez-vous avec le Général dans Les chênes qu’on abat, Malraux se souvient des « mains ébouillantées » du Grand Timonier. Souvenir d’écrivain.

Cinquante ans plus tard, tout le monde sait que les trublions sont devenus des notables. Ces tartuffes n’ont pas eu leur Molière, ils courent encore avec bon espoir d’arriver à l’heure de leurs propres funérailles pour en maîtriser la « com ». Mais commémore-t-on un notable ventru qui aura réussi à se faufiler aux premiers rangs en prenant bien soin d’en écarter les plus jeunes ? Il faut la bonne humeur de Katherine Pancol pour trouver du charme à ce film ancien. Un parfum nauséabond d’éternelle jeunesse flotte sur cette histoire sans morts qui a instauré un nouveau régime de société où tout continue comme avant sans être comme avant. Une société de spectres, ni morts ni vivants, suspendus dans l’apesanteur d’une histoire qui est celle de l’Europe de l’après-guerre, si oublieuse de son passé miraculeux. Ce passé dont nous parlent ici, à l’occasion d’une grande exposition2, Victor Claass et François-René Martin avec la jubilation de ceux qui connaissent le trésor de l’intérieur et savent que le passé n’est pas fait seulement pour les morts. C’est la merveilleuse Europe strasbourgeoise d’entre les deux guerres, tout à la fois régionale et cosmopolite à l’image du poète René Schickele, dont le nom symbolise la double appartenance, indistinctement française et allemande, celle aussi bien des revues, des peintres, des architectes, Jean Arp, Van Doesburg, des historiens et des philosophes, Aby Warburg, Lucien Febvre, Georg Simmel… Strasbourg comme une métaphore de l’esprit européen, celui-là même qui devait connaître l’engloutissement aux sombres heures de la Shoah et qui resurgit ici, d’une manière étonnamment non artificielle. Cela donne à penser, cela devrait nous parler, à nous autres qui sommes si préoccupés d’Europe. L’actuel président de la République, Emmanuel Macron, a voulu en donner le témoignage lors d’un récent discours à la Sorbonne. Il s’agissait de célébrer les cinquante-cinq ans du traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne. Le Président y mettait le ton d’un Habermas d’école de commerce si à la mode de nos jours. Il y revient dans cette NRF de printemps, à l’occasion d’un entretien exclusif, tenant pour sûr que l’Europe d’après guerre, à l’abri du parapluie américain, vient de vivre ses dernières heures. Une autre histoire commence. Y a-t-il encore de la place pour le romanesque en politique, se demande le Président. Question faussement désinvolte. Le romanesque, c’est le jeu des passions retrouvé après la malédiction totalitaire et l’atonie post-totalitaire.

Il est irréellement loin, le temps où le général de Gaulle et Konrad Adenauer apposaient leur signature en conclusion d’une histoire dont l’ultime chapitre s’écrivit peut-être dans le quartier Latin des soixante-huitards. Le jeune Macron n’était pas né alors : cet étrange adolescent qui a lu Machiavel semble aussi bien pour nous un Harry Potter grave des temps de la post-Apocalypse. On s’apprêtait à vivre sous le régime de Marine Le Pen, en un odieux remake des années trente, et voici que nous embarquons à bord d’un curieux aéronef dont nul ne saurait dire au juste où il nous mène. Il y a chez le jeune président Macron quelque chose
d’un Bonaparte post-moderne. Et même post-post. Non pas tant un Bonaparte despote qu’un Bonaparte seul dans son aventure : le sort des circonstances l’aura désigné pour bâtir un refuge solide après que les vieilles armoires familiales idéologiques se sont effondrées. Se sont effondrés ceux qui pensaient que les vieilles armoires allaient tenir encore le temps d’un mandat et ils se sont trompés. Elles contenaient encore plus de cadavres que ne le prévoyaient les sondages. Emmanuel Macron a été ce ludion que nul n’attendait sérieusement. C’est en effet une aventure de caractère bonapartien, comme on dit « marxien » pour ne pas avoir à dire marxiste. Ce lecteur de Paul Ricœur, anti-symbole de Mai 68, confie volontiers qu’il n’a d’ailleurs été touché en rien par l’affaire des fameux événements. Sa grand-mère institutrice lui donnait Giono et Colette à lire pendant que d’autres rongeaient les derniers os de l’anti-Œdipe. C’est une histoire un peu provinciale qui n’aurait pas déplu à François Nourissier qui fut l’auteur d’une Histoire française où Emmanuel Macron aurait pu avoir un rôle à jouer, le sien. L’histoire d’un jeune homme seul.

À qui offrir le rôle, au cinéma ? (Cela viendra, n’en doutons pas.) À quoi ressemblent les jeunes hommes seuls de nos jours à qui il arrive de devenir président de la République ? Par exemple un peu à Melvil Poupaud qui donne dans cette NRF le journal de sa préparation au tournage d’une future série de prime time où il campe un serial killer. Cela tient d’une commedia dell’arte jouée par le couple Jekyll-Mister Hyde où l’acteur s’amuse d’être un autre, au boulot. Ici, le serial killer télévisuel semble nous observer en se demandant qui le hante de la sorte. Sa proximité de « coloc », comme il dit, ne fait qu’ajouter au trouble, la désormais célèbre border line ressemble à la banale porte d’un deux-pièces-cuisine où guette le monstre. Dans Vie nouvelle d’Agnès Riva, Chrystelle semble traverser sa nouvelle existence orpheline en tâtant l’air de ses mains, comme une aveugle, la « seule à savoir que quelque chose n’adhère pas ». Quelle solitude, encore ! On est loin, comme chez Alexandre Postel, de l’enfance enchanteresse où la main fourrageait le sac aux billes. Les billes, il n’y a miraculeusement rien à en dire de sérieux, Postel notant que le sérieux appartient au monde adulte du billard. Rien à en dire, donc, de particulier, sinon l’évidence consolante de leur rotondité plus solide à la paume que la preuve de l’existence de Dieu. C’est peu, c’est énorme. On n’en dirait pas autant pour cette
figure de père paysan campé par Marion Messina, scruté impitoyablement par son fils, le père « devenu un objet d’étude ». Au temps des événements, on appelait cela un conflit de générations : une apothéose de conflit générationnel, ici vu comme une sanction, presque un châtiment. Car il n’y a pas de conflit, en fait. Il n’y a que des histoires de vivants qui passent au fur et à mesure. Les fils remplacent les pères, c’est dans l’ordre. Le conflit est une illusion d’optique. Il n’y a que de la succession. Le vainqueur n’a rien gagné, c’était son tour voilà tout. C’est aussi ce qui donne au récit de Gaël Octavia l’allure d’un tour de passe-passe où la fiction vient jouer de ses charmes là où la solitude pourrait encore faire des victimes. Gaël Octavia s’entend subtilement à varier les jeux de l’identité avec leurs signaux avertisseurs : c’est une façon d’échapper à la loi identitaire, qui n’en veut rien savoir, en faisant d’autrui un objet de rêverie, voire de récit. Bienvenue dans le monde des métamorphoses discrètes qui ne laissent pas d’adresses. Si l’on voulait avoir une idée de la succession Modiano, ces textes de Riva et d’Octavia nous en fourniraient les éléments. En laissant sa place au vide, à l’absence, à une littéralité des choses, sans pathos, sans référent majeur, le récit dévoile un monde de vérité imperceptible, mais si fascinant. L’étrangeté de Mathilde T., chez Gaël Octavia, vaut de ce point de vue pour l’ensemble des visages qui s’offrent à son exploration, tout comme chez Riva, elle constitue un climat, une atmosphère d’intimité si étrangement persuasive. Mais de quoi ? Mystère.

Dans son étude de l’œuvre de Modiano au sommaire de ce numéro, Mathias Rambaud note que, « singulier enquêteur, Modiano ne cherche jamais à élucider quoi que ce soit ». En vérité, est-il une autre manière d’élucider qu’en laissant faire, comme s’y entend si bien l’auteur d’Un pedigree ? Ce n’est même pas d’un principe d’incertitude qu’il faudrait parler ici comme autrefois le poète John Keats, tant il est vrai que la notion de « principe » est si peu modianesque. Ce n’est pas à dire pour autant que le « principe » n’a pas de partition à jouer dans le concert littéraire. En témoigne ici encore l’étonnant texte inédit de Joseph Conrad
que présente Marc Porée, son éditeur en Pléiade. L’auteur du Cœur des ténèbres s’interroge sur la rigidité extrême – le mot est faible – de cet « Avis aux  navigateurs » qui ne laisse aucune chance à la moindre distraction pour quiconque prétend exercer à bord d’un navire le moindre commandement. Joseph Conrad, souligne Porée, n’a eu de cesse de « cultiver l’incertitude du jour où il tourna le dos à la mer et à ses “Avis” ». Le mystérieux paradoxe est que l’Avis, ici, aura été aussi bien un mode de connaissance de l’inconnu, un apprentissage de l’énigmatique et du vertige de la responsabilité. Tout se tient dans la loi des contraires qui se touchent. Il y a d’ailleurs quelque chose de Kafka dans le mot « avis ».

Conrad, d’origine polonaise et qui écrivait en anglais, a été un expert en matière de contraires et l’on eût aimé qu’il trouve certaine complicité dans la figure d’un Jean Cocteau aussi bien que dans celle d’un Georges Bataille, deux transgressifs majeurs chez les modernes français, dont nous parlent ici Philippe Blanchon et Simon Liberati. Ce dernier note que Michel Leiris, grand bourgeois, avait peut-être un peu honte de Bataille, d’allure un peu provinciale, en dépit d’un grand parapluie noir à manche de bambou qui devait avoir du chien, tout de même. Mais Bataille était un fauve timide, que Dada fascinait et agaçait : pour le domaine bataillien de l’« expérience intérieure », les opérations dadaïsto-surréalistes devaient sembler bien courtes à l’usage. Bataille désirait plus noir, plus vertigineux, son allure de chartiste sans tempête eût dû alerter le préjugé, mais c’est beaucoup demander. Liberati rappelle ce numéro de la revue Littérature où Bataille évoque le système Dd. Liberati pensait qu’il s’agissait d’une marque de chaussettes. On écoute Bataille : « Le système Dd a deux lettres, a deux faces, a deux dos, admet toutes les contradictions, n’admet pas la contradiction, est sans contredit la contradiction même, la vie, la mort, la vie. La vie, avis aux amateurs. » Tiens ! Encore un « avis ».

Cocteau enfin, vu par les Américains, Pound, Eliot, d’autres encore, est le sujet de l’étude de Philippe Blanchon, naguère présentateur dans la NRF de l’écrivain Conrad Aiken, américain lui aussi. L’Amérique fait terriblement sérieuse face à l’acrobate de Paris, l’opiomane de la « difficulté d’être ». C’est aussi qu’elle prend au sérieux ce drôle d’écrivain à qui Eliot adresse ses vifs compliments. Eliot, Cocteau ? Peut-on imaginer plus contraires ? Il est vrai qu’il y a bien loin de Milly à Manhattan, mais l’auteur des Enfants terribles avait prévenu en répondant à la question : quand la maison brûle, qu’emportez-vous ? J’emporte le feu. À cette allure, le franchissement de l’océan Atlantique est un jeu d’enfant.

Michel Crépu

Découvrez le sommaire de la NRF de mai 2018

1. Philippe Artières, Le soulèvement de la vie. Lettres à Maurice Clavel, décembre 1971, INA, 2017.
2. Laboratoire d’Europe, Strasbourg 1880-1930, musées de Strasbourg, 23 septembre 2017-25 février 2018.

 
Rechercher
Ok

En continuant à naviguer sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies afin d'améliorer votre navigation et nous permettre de réaliser des statistiques de visites. En savoir plus et gérer ces paramètres