Littérature et séries

| Publié le : 28/02/2019

Point de dîner entre amis qui ne vienne fatalement, entre la poire et le fromage, à la fameuse question des « séries ». Game of thrones, Homeland, Engrenages, etc. Force est d’ailleurs de constater qu’il ne reste plus aux débatteurs que quelques miettes du repas d’avant. Car il n’y a plus vraiment de discussion quant à l’emprise du modèle sur les esprits. On peut à peine appeler cela un débat, tant il est vrai que l’objet s’est imposé avec la même puissance que naguère la télé, la radio. La chose est désormais inscrite dans le patrimoine biologique des patients, la foule innombrable des spectateurs à domicile. Qu’y aurait-il donc à objecter à ce roi du divertissement ? Ses partisans « accros » n’ont pas de mal à revendiquer l’héritage littéraire prestigieux du « feuilleton » : Balzac, Dostoïevski, Dumas, pour ne citer que trois incontestables, suffisent à réduire les esprits bougons qui ne sont pas contents et crient à la vulgarisation. Balzac, Dumas, Hugo ont fourbi leurs romans au rythme de la parution hebdomadaire. Le principe était simple et il ne souffre pas de concurrence : susciter l’envie de connaître la suite, faire saliver, ne plus penser qu’à ça. Les bougons auraient bien tort de se récrier, alors même que vient de se tenir à Cannes un festival du « jeu » qui ne laisse plus aucune chance à la moindre velléité narrative. Il faut désormais compter avec cela, mais ne présumons pas de nos forces d’amateur d’histoires.

Quelques observations supplémentaires, donc, pour finir le dîner. Il y a quand même une sacrée question qui reste curieusement dans l’ombre de ces fins de repas : c’est celle de la lecture. Voilà un fait étrange : devant l’image, on regarde des histoires, on ne les lit pas. L’acte de lecture, si mystérieux dans son invisibilité, est pourtant le vaisseau fantôme qui emmène le lecteur dans l’intimité du récit. Cet acte capital, est absent des opérations. La série filmée reste à la porte. Le film condamne le spectateur à rester un spectateur. Le spectateur ne devient jamais un lecteur. Il ne travaille pas. C’est un paresseux déprimant. Osons cette énormité : le cinéma ne sait pas ce que c’est que l’intimité du sens. Il produit des images d’intimité, ce n’est pas la même chose. La palme revient à celui qui arrive à fabriquer autre chose que de la pure surface en travaillant avec les seules formes. Il serait intéressant de savoir combien de spectateurs de séries ont passé la frontière qui les séparait du royaume enchanté de la lecture. Une autre question se pose encore, et qui concerne cette fois l’oreille : l’auteur de ces lignes se souvient d’avoir écouté, dans l’enchantement, l’histoire de Pierre et le loup. On pourrait dire que l’oreille lit où l’œil reste voué à voir s’agiter devant lui des formes de personnages. L’écoute peut être une expérience intime du sens. Mais que voit l’œil, au fond ? Un acteur qui joue le rôle de Jean Valjean. Quel rapport avec Hugo, son langage d’écrivain ? Aucun.

Il est vrai que les séries ne se contentent pas d’adapter de grands modèles romanesques. Elles créent des personnages qui mènent leur vie de personnages. Mais tout cela reste extérieur. On voit ces personnages, on ne les connaît pas. La vie de spectateur n’est pas très drôle. Elle n’a pas accès au paradis de la signification, elle est derrière la vitre, comme on regarde circuler des poissons dans l’aquarium. Ouvrir un livre, au contraire, c’est entrer dans la forêt avec Pierre, écouter le travail des insectes, tout le travail des arbres. On pense tout à coup à cette scène extraordinaire, dans L’homme sans qualités de Musil où la mort d’une fourmi alerte les animaux qui se mettent en route vers l’endroit où gît la pauvre fourmi. Vivement L’homme sans qualités en série !

Au demeurant, il n’y a pas de contre-indication. Chacun peut bien préférer Game of thrones, Engrenages, Homeland, Le bureau des légendes à la lecture des Misérables ou des Possédés. Il reste encore un peu de galette pour finir la soirée entre gens bien élevés.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Ça me fait de la peine, mais il faut que je m’en aille
Un ami lecteur nous signale que D.H Lawrence a écrit un roman qui s’appelle L’homme qui était mort. Dans ce livre[1], Lawrence imagine que Jésus se réveille après sa mise au tombeau et commence une autre vie, différente de sa légende passée. Peu connu, ce livre prend une singulière actualité, d’abord par son titre. Être un mort ne va pas de soi, on le mesure ces jours-ci alors que la France entière se déchire au chevet de Vincent Lambert.

Pécuchet et Bouvard
Lorsqu’on traduisit en français l’ouvrage de Roberto Calasso La ruine de Kash, c’était le bon temps des années 80 (83 en Italie pour l’édition originale, 87 en France pour la traduction). Tout apparaissait encore magiquement dans la nuée lumineuse d’un après, ou plutôt d’un «post » : l’Histoire avec un grand H s’enchantait elle-même de ses atomes pulvérisés, on se réjouissait que la fin de l’Histoire fût aussi resplendissante et la chute du Mur ne fit que donner à ce spectacle une touche ultime de miracle hégélien. Le mot « fin » avait du sens, ce fut la dernière fois.

Emile Mâle, entomologiste du divin
Prenez vos cahiers, ce matin il y a cours d’histoire de l’art avec le professeur Emile Mâle (1862-1954). Sur la photo générationnelle, il arrive avant André Chastel, René Huyghes, Henri Focillon qui furent de ses « élèves », à l’école des tableaux, des miniatures, des chapiteaux de l’Europe romane, gothique, baroque... Nous avons eu là une sorte de pléiade où il faudrait ajouter beaucoup d’autres noms prestigieux, tels ceux de Georges Duby, Jacques Le Goff. Mais aujourd’hui, gloire au professeur Mâle.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.