Lire, c’est imaginer

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 15/03/2018

Hier encore, l’ouverture du salon du livre était un événement quasiment de même nature que le départ du Tour de France. On se rendait à la soirée d’inauguration en queue de pie, son carton à la main, en membre prestigieux du milieu de l’édition. Car si le milieu littéraire a disparu, le milieu de l’édition, lui, reste debout. Mais pour la première fois cette année, nulle annonce télévisuelle ni radiophonique. Ce matin sur les ondes, on parle de la huitième année de guerre en Syrie et les retraités sont dans la rue. Le livre, qui cela intéresse-t-il encore ? On donne toujours l’exemple rassurant de ces employés de bureau lisant leur thriller sur les genoux, entre Pyramides et Havre-Caumartin. Ils sont, il est vrai, minoritaires, mais ils sont là tout de même. Il est d’ailleurs émouvant d’observer le doigt fébrile sur les touches du Iphone comparé au calme physique entier du lecteur « papier ». Le lecteur papier est rassemblé en lui-même : son orteil est au courant de ce qui se passe derrière les oreilles, cela se sent, cela se voit. Inutile de remonter jusqu’aux vieux rabbins de Rembrandt pour mesurer cela. Encore que cela ne fasse jamais de mal de se laisser saisir par le rabbin en pleine immersion : voyez comme il est tout à sa lecture, admirez comme son immobilité est un foyer d’incandescence.

Rembrandt a beaucoup peint des rabbins lisant la Bible au fond d’une obscure chambre. Il aurait pu aussi bien dessiner ce promeneur du bord de Seine, accoudé au quai un matin de printemps, lisant son journal comme Daubigny l’a représenté. Cette fois, ce n’est plus l’obscure antre du rabbin, mais le doux vent du Paris d’avril qui semble contribuer à la paisible concentration de notre promeneur. Peut-être a-t-il fait l’acquisition d’un modeste ouvrage, de poésie ou de cape et d’épée ? Ou bien a-t-il simplement choisi de s’accouder là, en ligne directe avec les tours de Notre-Dame, pour mieux profiter de son article. Mettons qu’il s’amuse du billet critique qui ironise sur la dernière de Tartuffe à la Comédie-Française. L’ironie est comme le sel dont on relève les soles meunières : elle pique un peu, mais c’est pour éviter l’empâtement. Tout se tient dans cette espèce de gymnastique du goût : c’est parce que vous avez bien senti l’effet d’empâtement que vous prenez garde à ne pas tomber dans le même travers. En bref, le goût vous sert d’aiguillon, il est votre Jiminy Cricket, comme le petit mousse grimpé dans les haubans qui guette l’apparition de la baleine. Quand vous lisez un « bon article », c’est donc que le sel du goût fait son travail. Et toute la société en profite. Vous répandez le bien autour de vous, par plaisir. N’est-ce pas épatant de faire le bien sans même s’en rendre compte ? Autrement, les symptômes sont terribles : ennui, phrases monotones, ressentiment obscur à l’égard de ceux qui fabriquent les livres et les journaux.

Lire est un acte simple, silencieux, quasi invisible. Peut-être son actuelle vulnérabilité tient-elle à cette invisibilité qui ne pèse pas lourd devant les séries d’Hollywood. Mais la plume nous tombe des mains à l’idée de ré-enfourcher une fois encore la rengaine de plainte trop connue. Invisibilité ne veut pas dire absence ni impuissance, mais magie d’une alchimie merveilleuse, celle de l’imagination. Bien sûr que Michel Strogoff est plus présent imaginé par nous, dans notre intimité de lecteur que joué à l’écran par John Malicorne[1], qui n’a jamais lu le roman. Lire, c’est imaginer le monde créé par ces petits bêtes malicieuses que sont les mots, les caractères. Ce sont eux qui détiennent la formule. Mais il n’y a pas d’intelligence artificielle pour imaginer qui est mon Michel Strogoff. Et n’oubliez pas votre queue de pie.

Michel Crépu

[1] Inutile de chercher sur Wikipedia John Malicorne, juste imaginé par nous pour les besoins de ce blog imaginé. Mais peut-être existe-t-il quand même. Dans ce cas, nous lui présentons toutes nos excuses.

 

 
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