L’homme qui était heureux d’être Jean d’Ormesson

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 05/12/2017

Regardez bien, c’est la dernière fois. À quatre-vingt-douze ans, Jean d’Ormesson referme sur lui la porte d’un monde dont il était l’archétype et qui n’aura pas de successeur. La grande famille, la noblesse, la culture bourgeoise gourmande de ses classiques, ne détestant rien tant que l’épate, l’effet de manche. Dieu sait pourtant que Jean d’Ormesson aimait faire son petit numéro. Personne n’avait comme lui le don d’agacer les cuistres en lâchant des propos d’une élégante banalité, ne visant à rien d’autre qu’à faire preuve de tenue et de bon sens. Dans son genre, une sorte de chef-d’œuvre.

De ses joutes passées avec Bernard Frank dans les colonnes de L’Obs, on retient longtemps après que ces joutes sont éteintes, le plaisir d’avoir assisté au dernier salon à la mode des Lumières. Jean d’Ormesson avait su réunir dans sa personne le goût de la séduction et du raisonnable. On l’a vu en politique, tout le temps qu’il fut directeur du Figaro, à partir de 1970 jusque dans les années 80 : ennemi constant des fascinations extrêmes, défenseur paisible d’une culture libérale qui puisait aux sources du meilleur XIXe siècle qu’il connaissait mieux que personne, Chateaubriand en tête.

Jean d’Ormesson, c’est original, ne souhaitait pas faire preuve d’originalité. Il laissait ce sport à des esprits qu’il jugeait avec ironie plus intelligents et sophistiqués que lui. En cela, il était encore typique d’une époque où il était plus important d’être simple avec élégance que d’innover à tout crin. Cela en agaçait plus d’un, cette façon qu’il avait de snober les snobs, plaisir suprême dont il était seul à apprécier le suc profond. Dans un délicieux récit écrit à moins de cinquante ans, Au revoir et merci, il raconte ses rencontres marquantes, Roger Caillois, Claude Lévi-Strauss, parmi beaucoup d’autres. Il avait fait entrer Marguerite Yourcenar, première femme à l’Académie, mouchant par là certain conformisme qui n’était pas de son genre.

Jean d’Ormesson avait réussi en outre à devenir le bon oncle bibliothécaire de la France qui aime toujours lire un « bon livre ». Dans Au plaisir de Dieu, un best-seller, il racontait une saga familiale qui était aussi une façon d’écrire l’histoire de France au coin du feu. Les lecteurs ne s’y trompèrent pas, faisant un triomphe à ce roman qui donnait à tout le monde le sentiment de s’y retrouver. Ce petit homme pétillant savait donner de son temps en courtoisie, petits mercis qui ne coûtent rien et sont pourtant si rares. Dans cette manière d’être disponible sans effort, Jean d’Ormesson était passé maître. Les livres, les siens, formaient à ses yeux une sorte de distraction qui l’avait mené jusqu’à la Pléiade. Une façon bien d’Ormessonienne de snober le posthume.

Michel Crépu

 
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