Les naufragés de Radio France

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 09/04/2015

Le paquebot Radio France s'enfonce à l'horizon, bientôt il aura disparu. Personne ne saurait dire, d'une manière claire, les raisons fondamentales d'une grève qui dure depuis 22 jours. Déjà, notre cœur se serrait à la vue du triste état de la moquette directoriale. Mathieu Gallet, le PDG en exercice, a précisé qu'il s'en irait sans emporter le bureau de palissandre. Précision importante, témoignant de sa générosité, mais qui n'a pas permis de dénouer la crise. Tout juste comprend-on que les travaux de rénovation de la Maison ont coûté plus de 500 millions d'euros au lieu des 150 prévus. Une semaine de grève coûte à elle seule 1 million d'euros. M. Gallet, quant à lui, parle d'une suppression de 300 postes. Cela fait partie d'un plan qui flotte dans la stratosphère, au nez et à la barbe des auditeurs, condamnés à une interminable bande son quotidienne avec on ne sait quoi de désinvolte.

Pour un peu, on demanderait à embarquer plutôt à bord du radeau de la Méduse. Au moins, il y a de l'ambiance. Les fameux naufragés témoignent d'un véritable désespoir au lieu que les mutins de Radio France (maximum 10% de grévistes, dixit Télérama) s'enfoncent chaque jour dans le néant avec cette mine faussement joyeuse qu'arborent si souvent les suicidés du jusque-boutisme. On se doute bien que les mutations techniques en cours ne vont pas dans le sens du petit métier artisanal d'autrefois, quand une émission de radio pouvait devenir un objet d'art. Mais ceci justifie-t-il cela ? On resterait donc ainsi, à mourir lentement, sans réagir ? Tout est comme frappé de nullité dans cette catastrophe. Mme Pellerin, première ministre de la Culture à ne pas savoir lire, tient la main à un jeune PDG qui affichait encore naguère une silhouette impérieuse de chevalier d'industrie. On allait voir ce qu'on allait voir. Aujourd'hui, on l'enverrait plutôt à la finale de la Nouvelle Star. C'est d'ailleurs ce qui lui pend au nez, comme une promotion. L'époque veut désormais que ses enfants gâtés en postes prestigieux puissent se tirer sans dommage des situations les plus délicates.

Osera-t-on un mot, dans ces conditions, sur le massacre au Kenya des 148 étudiants de l'université de Garissa ? Nul Je suis Garissa, comme le rappelait hier Libé, n'est venu saluer les dépouilles. Le Kenya est bon pour se mettre en berne sans que les chancelleries du monde entier s'en émeuvent pour autant. Tout le monde se fiche éperdument de l'université de Garissa (à CNN, on ne savait même pas situer le Kenya sur la carte) où l'on ambitionne pourtant, comme à Sciences-Po, d'ouvrir les portes aux moins chanceux. Mais ce qui a valu à Paris, cité des droits de l'homme, ne vaut pas un clou là-bas, en Afrique, où l'on fait honteusement comme si c'était dans les mœurs de s'entretuer. Le piratage de TV 5 Monde par Daesh, qui en dit long sur l'imagination stratégique du groupe terroriste, vient ici comme une terrifiante cerise sur le gâteau. Il y a là de quoi réaliser une belle émission pour réfléchir. À Radio France, on doit avoir une idée.

Michel Crépu

 

Commentaires

Le Lorgnon mélancolique | 13 avril 2015
Tiens, vous êtes là ? Heureux de retrouver votre plume alerte. J'avais vainement questionné vos anciens employeurs pour avoir une trace, un contact... Rien. Ne serait-ce que pour vous dire combien j'ai aimé Un jour. Je me suis même fendu d'un petit commentaire sur Amazon, espérant entraîner d'autres lecteurs. Je vais jeter un œil à cette nouvelle « nénéref » — j'étais un fidèle à l'époque de R. B. et puis je me suis lassé des successifs ravalements... Bon vent Capitaine !

saintmars | 15 avril 2015
Cher Michel Crépu, vous lire, c'est souvent, une occasion de se « déplacer » ! Que ce lieu, la NRF, puisse être votre terrain maintenant, ne peut que donner encore un peu plus de sens à « l'errance ». Bien attentivement.

 
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