Les belles histoires de l'oncle Grass

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/04/2015

Il y a au moins une chose qui est sûre, c'est que la littérature allemande contemporaine n'est pas à la ramasse. Et par « contemporaine », bien sûr, on veut dire d'« après guerre », c'est-à-dire « après Auschwitz ». Parmi les nombreuses déclarations qui accompagnèrent sa carrière de mauvaise conscience, Grass avait dit un jour qu' « Auschwitz » devait servir de « référent » à la langue allemande. Pour la génération 68 dont Grass était une sorte d'oncle fumeur de pipe, mais n'ayant aucune belle histoire à raconter dans son sac, cette histoire de référent avait quelque chose d'à la fois « linguistique » et historique. À la fois les grâces abstraites du structuralisme et l'épaisseur de boue des événements historiques.

Que des histoires horribles, comme celle, par exemple, qu'il conta dans En crabe, où il évoquait le naufrage, en 1945, d'un paquebot — le fameux Wilhelm Gustoff — avec à son bord des réfugiés allemands, torpillés par la marine soviétique. Le naufrage du Gustoff, raconté par Grass, c'était une façon, désespérée, d'équilibrer la balance entre la souffrance infligée par les nazis, et la souffrance endurée par le peuple allemand. Désespérée, bien entendu, car l'Histoire du XXème siècle n'a pas de ces délicatesses et Grass le savait bien, qu'entre une entreprise de génocide industriel et un crime de guerre, il y avait un abîme. Le devoir de l'écrivain, toutefois, était de sonder cet abîme. Non pour effacer une dette mais pour envisager l'ensemble de la situation. Arriver à dénommer, au complet, de quoi nous sommes héritiers. Et particulièrement « nous autres » allemands.

Depuis Le Tambour, qui fit sa gloire, jusqu'aux Pelures d'oignon, récit autobiographique où il révèle, à quinze ans, son engagement dans la Waffen SS, Grass n'aura eu de cesse de sonder les abîmes. Il n'est pas impossible que le destin de la littérature allemande consiste précisément à sonder les abîmes. On dirait parfois qu'elles est faite pour ça. Thomas Mann, auquel Grass se référait assez peu, avait fait le voyage, en contemporain direct de l'effondrement. Grass aura été le contemporain de la suite, de l'après guerre jusqu'à la réunification qu'il ne portait pas dans son cœur. Tout à la fois camarade de Willy Brandt et n'hésitant pas à apporter son soutien aux « Verts », Grass laisse derrière lui le sillage tourmenté d'un esprit allemand détruit, cherchant à se reconstituer, à mesure que tombent les « pelures ». Pelures d'oignon, c'était le titre de son autobiographie émouvante. Pour ceux qui auront le loisir de lire pour la première fois ces ouvrages, ils verront ce qu'est un esprit libre, non formaté par les données médiatiques aujourd'hui dictatoriales du « politiquement incorrect ». Le vieil homme qui se souvenait du petit soldat hitlérien, n'était ni correct ni incorrect : il cherchait simplement fixer la balance, n'hésitant pas même à parler d'Israël en des termes qu'il savait risqués. Cela se voulait une sorte d'honnêteté intellectuelle. Juge qui pourra. Grass n'était pas fait pour la conversation de salon, il était comme un ours qui se retourne en tous sens pour pouvoir se reposer cinq minutes. Il a trouvé enfin la position.

Michel Crépu

Les ouvrages de Gunter Grass sont aux éditions du Seuil

Commentaires

JPG | 19 avril 2015
Quelle différence faites-vous entre la direction de cette revue et celle de La Revue ? Est-ce un peu comme passer par exemple de la direction du Figaro à celle du Point, ou est-ce totalement différent ? La Revue des deux mondes était déjà chez mon grand-père paternel, en revanche, je n'ai jamais lu chez l'un de mes ascendants la NRF. Sont-elle identiques ? Comme au poker, il faut payer pour voir… J'aimerais tellement que vous expliquiez votre choix, si ce n'est pas indiscret.

Le Lorgnon mélancolique | 19 avril 2015
Sonder l'abîme, oui, tirer les conséquences de sa défaite et admettre ses crimes... certes quelques auteurs allemands ont eu la force, le courage de le faire – à leurs risques et périls. N'est-ce pas le problème de notre chère France de n'avoir su faire ce travail sur soi, en ne cessant de se mentir, en se cachant à elle-même sa vérité sous un voile de rhétorique alliant grandeur politique et style emphatique ? C'est la dure vérité que nous adresse Peter Sloterdijk dans son récent livre : Ma France chez Buchet Chastel.

MC | 21 avril 2015
Cher JPG, vous demandez si cela fait quelque chose de passer des Deux Mondes à la NRF comme de passer du Figaro au Point. Curieuse comparaison qui ne me serait pas venue à l'idée. Ma réponse serait plutôt la suivante : on passe des Deux Mondes à la NRF comme on passe du XIXe siècle au XXe siècle. Et cap au XXIe, déjà entamé. Je suis très heureux de ce voyage, et me réjouit de vous compter au nombre des passagers, bien amicalement, mc.

 
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