Lectures du chat perché

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/07/2015

Un instant, décidons que nous sommes le chat. Le chat de Kipling, « qui s’en va tout seul », ou bien le chat de Marcel Aymé, qui passe le plus clair de ses journées dans la cour de la ferme. Y a-t-il une bibliothèque, dans cette bonne ferme ? Mais oui, bien sûr : l’automne venant, les frimas jetant leurs premiers gels, le chat se rapproche doucement de la cheminée et il tient compagnie au paysan qui rouvre un vieux roman de jadis. Et l’été, une fois passée la moisson, comme aujourd’hui, il se réfugie dans la fraîcheur d’un salon aux volets clos. Comme sa grange est pleine de chaume ; sa bibliothèque est remplie d’ouvrages de botanique, d’ornithologie et de voyages sur les mers. Il faut être un sacré imbécile pour penser que seuls les gens des villes lisent des livres. Les gens des villes disent qu’ils lisent des livres, ce n’est pas pareil. Le paysan, lui, se moque du qu’en dira-t-on. Il est bien content d’ouvrir son récit d’aventure, son roman où s’agitent les sentiments comme l’orage sur la plaine. Qui n’a pas vu un orage se déchaîner sur la plaine ne sait pas ce que c’est qu’un orage. Il ne sait pas non plus ce qu’est une plaine.

Que l’on ne croie pas ici à une défense douteuse du bien rustique sur les manières de Paris. On se moque bien du rustique et l’on se fiche éperdument du dernier dîner en ville. C’était d’ailleurs le cas de Félix de Vandenesse, chez Balzac, quand, au début du Lys dans la vallée, il pénètre dans la salle où l’on donne un bal en l’honneur du duc d’Angoulême – ce sont les Cent-Jours qui commencent. La scène se passe à Tours – sorte d’équivalent parisien pour la province. Comme n’y tenant plus, vous avez déjà ouvert le roman, vous savez que ce pauvre Félix en a déjà connu des vertes qui mettent loin derrière le pauvre Copperfield. On sait que Félix est un double à peine modifié de Balzac lui-même. Les admirables premières pages bouleversantes du Lys évoquent une enfance de solitude, de souffrance, d’humiliation et de désamour. C’est peu dire que Balzac ne fut pas aimé de sa mère. À peine né, huit ans en nourrice, puis le mépris, l’indifférence. C’est un miracle qu’il soit là, le jour du bal, à deux mètres à peine des épaules nues de Madame de Mortsauf. Un incendie. Lisons plutôt : « Je me haussais tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d’une gaze, mais dont les globes azurés et d’une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. » Au feu, les pompiers.

Les premières années de collège, les étés où il y restait seul, « avec les Outre-mers dont les parents étaient restés aux îles », Félix a eu le temps d’infuser. Plus tard, il deviendra lui-même un dandy séducteur, mettant lady Dudley, une killeuse de première catégorie,  dans tous ses états. Mais avant cela, il y aura eu ce que raconte le roman, la passion mystico-platonique pour Mme de Mortsauf, dans le huis clos végétal du château de Clochegourde. À lady Dudley le sexe, à Madame de Mortsauf, le sacerdoce du renoncement. Deux jouissances. Si vous n’avez jamais lu Le lys dans la vallée (ce que le signataire de ces lignes se refuse à croire) vous devez le lire. Si vous l’avez déjà lu, vous devez le relire. Les amateurs d’histoire littéraire savent que Balzac a voulu avec Le lys « refaire » le Volupté de Sainte-Beuve, autre admirable livre que Balzac n’aimait pas. Ce n’est pas une raison pour ne pas lire Volupté, livre aux rares essences.

Balzac est à lui tout seul un bâtisseur de cathédrale. Il est mort à cinquante-huit ans, laissant derrière lui ce prodige insensé qu’est la Comédie humaine. Étant jeune, durant ses années de dure solitude, les biographes nous disent qu’il lisait à s’en rendre malade, hébété. Gageons que ce sont durant ces heures de collège désert que le jeune Balzac a senti monter en lui le volcan incomparable. Mais il y a déjà longtemps que vous n’écoutez plus ce blog, plongé que vous êtes dans la folie romanesque d’un livre extraordinaire*. Tant mieux.

Michel Crépu

* On peut lire le livre dans l’excellente édition « Folio classique » préfacée par Paul Morand et augmentée d’un dossier passionnant par Anne-Marie Meininger.

 

Commentaires

Lorgnon mélancolique | 17 juillet 2015
Oui (pauvre de vous !), avant même le dernier paragraphe j'avais le nez dans le texte. Bien joué Monsieur Crépu. L'Educ'Nat mériterait bien des « passeurs » de votre qualité...

Laurent | 20 juillet 2015
À lire également l'admirable livre de Kenneth White, le poète atlantique, sur Richard Texier : « Latitude Atlantique ».

 
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