Le solitaire de l’Élysée

Le solitaire de l’Élysée
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 18/10/2018

Vous souvenez-vous, c’était il y a à peine plus d’un an, Bonaparte-Macron surgissait des caves du Louvre dans l’habit fraîchement démêlé d’un jeune président. Cette victorieuse « campagne d’Italie » ouvrait les portes à l’idée qu’on s’en faisait : un tournant d’époque, et ce tournant emmenait avec lui les dernières vieilleries du siècle précédent. Un an plus tard, l’étincelant jeune homme s’adresse aux Français en lisant ses feuilles. À peine s’il ne jouait pas du lorgnon, comme un Felix Faure de fin de banquet républicain. Étrange discours, comme tourné dans un coin de porte, on craignait qu’un mesquin courant d’air ne disperse les précieux feuillets. C’était certainement la fin de quelque chose mais de quoi ? Pas de nouvelle politique, pas de tournant, pas de nomination fracassante (celle de M. Castaner à l’Intérieur nous fait l’effet d’un non événement, ce qu’il est). Rien de tout cela, sinon la mise en scène d’un moment d’humilité. Le jeune roi en son palais n’a pas vu venir l’espèce de cyclone de l’« affaire Benalla » qui était dérisoire, mais justement : c’était cette dérision qui pouvait inspirer de l’inquiétude. On eût préféré un grave incident diplomatique à la frontière de la Corée du Nord plutôt que ces histoires de pistolet en plastique sévèrement examinées par des sénateurs frétillant de faire l’Histoire. Six mois plus tard, ce drame adolescent envoie tout promener. La bêtise tourne au cyclone tandis que M. Collomb quitte la scène après en avoir été le parrain. Cela est un vrai trait d’époque : un gamin fait tomber le grand chambellan tandis que M. Hulot écrit déjà peut-être ses mémoires biologiques. Ce sera sûrement bien intéressant.

On lit ces lignes dans La France irréelle[1]d’Emmanuel Berl, qui datent de 1957 : « La politique devient le domaine où les mots n’ont plus de sens. La plupart des Français s’en détournent, sauf quand ils ont bu et ont envie de se disputer. Peut-être sont-ils, obscurément, satisfaits qu’elle garde ce caractère irréel, parce qu’ils ont peur des passions qu’elle pourrait déchaîner. » Jean Giraudoux, dans une autre page, trouvait à l’apparente froideur de la prosodie française une façon de se protéger du feu sous la glace. Sous les pavés, il n’y a jamais eu de plage mais des brasiers prêts à prendre. Berl avait la malignité nécessaire pour pressentir ce genre de paradoxes qui sont la signature même de l’esprit français – du moins ce qui en reste en 2018 alors qu’on s’apprête à commémorer la fin de la Première Guerre mondiale. Emmanuel Macron, voué par son talent propre à survoler le champ de bataille plutôt qu’à l’arpenter tel Clemenceau, n’a effectivement rien à modifier de son plan de combat. S’il y en avait un autre, cela se saurait. En revanche, accéder, petit à petit, à une connaissance de « celles-et-ceux » qui lui font la politesse de l’écouter à la télévision peut certainement être considéré comme un défi majeur. Courtoisie, humilité, volonté de ne pas faire son numéro, résister au bon mot sauf s’il fait rire d’abord de lui-même : voilà des objectifs dignes d’un gentilhomme. Simplement, il est plus seul que jamais à rire le lui-même.

Un deuxième acte commence donc, au milieu des gravats. Non qu’il y ait eu une émeute : l’heure n’est plus au grand soir, mais cela ne veut pas dire que nous venons d’assister à une simple « péripétie ». Sinon, à quoi bon venir à la télévision comme le paysan de Millet faisant sa prière à l’angelus ? Les péripéties ne réclament pas qu’on pose la bêche en plein champ pour réciter le pater. Il se passe en réalité quelque chose de grave qui n’échappe pas à quiconque considère la géographie politique européenne. Berl ajoutait : « Mais nous ne savons pas regarder autour de nous. Notre civilisation règne sur nos vies, les nationalismes n’en continuent pas moins à régner sur les cœurs. »

 

[1] La France irréelle d’Emmanuel Berl, Grasset, « Les Cahiers Rouges ».

 
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