Le royaume des morts vous salue bien

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 09/02/2017

Une voix qui monte, dans le demi-jour de l’aube grise, c’est l’Orfeo de Monteverdi que diffuse la radio. Vous êtes encore sous la couverture, ailleurs, la journée qui s’annonce va bientôt déverser son lot habituel d’horreurs diverses. Aulnay-sous-Bois porte un nom de conte pour enfants. Il en va souvent ainsi avec ces lieux qui sont le théâtre d’actes barbares, justement comme à Aulnay. De son lit d’hôpital, le jeune homme violé par l’autorité publique appelle au calme. On dirait un petit roi réfugié qui arriverait quand même à se faire entendre. Le président de la République en exercice vient lui rendre visite. François Hollande n’est plus qu’une ombre errante sur les bords du Léthé. Pour la mythologie, le Léthé est le fleuve de l’Oubli. Il y a une certaine douceur à imaginer son cours d’eau, lent, silencieux, apaisant. L’oubli n’a pas bonne presse, ces temps-ci. On lui préfère la mémoire vigilante. Cependant, oublier peut être aussi une vertu offerte par le corps à son propriétaire. Le sommeil réparateur, en faisant son travail nocturne de balayeur qui dissipe les poussières du jour précédent, donne à l’oubli une chance de se revaloriser. On oublie pour mieux se redresser, être d’attaque. C’est promis, on se sentira toujours coupable.

L’Orfeo poursuit son chant. Vous êtes toujours caché sous la couverture, vous ne voulez pas qu’on vienne vous chercher pour sortir dehors, vous mêler à la foule de vos semblables. Vous trouvez que l’interprétation de l’opéra de Monteverdi est un peu lente. Mais cette lenteur a aussi son charme de longue traîne de soie, glissant sur la pierre douce comme du miel. Orphée est descendu aux enfers pour y retrouver Eurydice, sa bien aimée. Il n’a pas lésiné sur la prise de risque. Au point de bluffer les puissances infernales qui n’ont pas l’habitude de recevoir de tels clients. Hadès et son épouse Perséphone sont touchés par tant d’obstination. Ils laissent partir Eurydice du royaume des morts, c’est une victoire prodigieuse du désir sur la fatalité, capable de soulever l‘irrémédiable lui-même. On connaît la suite. Orphée oublie sa promesse de ne pas se retourner. Cela a été plus fort que lui, patatras. Vous entendez la voix d’Orfeo monter, plus pressante que jamais, du dedans de vos couvertures. Quelle histoire !

Qu’est-ce qui vous frappe le plus, dans cette histoire archi-célèbre ? Peut-être d’en savoir un peu plus sur ce qui a fait céder Hadès. Et aussi d’en savoir un peu plus long sur Perséphone. Dans quelle mesure est elle intervenue pour la relâche d’Eurydice ? Ces questions sont jugées non importantes par l’adjudant de service qui vient vous chercher pour aller au travail. Il a un gros képi tout noir et ses décorations ressemblent à des araignées méchantes. Il joue de son gros tambour. C’est affreux, il va falloir vous lever et vous intéresser aux affaires du jour. Elles sont gratinées. La plume vous tombe à l’idée de reglisser votre pauvre tête dans le licou. Non, hurlez-vous en silence, vous ne voulez pas être un gros bœuf de labour traînant sa charrue. Par la fenêtre, vous voyez les autres se marcher dessus pour monter dans l’autobus. C’est une scène pénible. Il est toujours gênant d’avoir pitié de son semblable pour de telles raisons. Mais qu’y faire ? Voilà que vous êtes debout, maintenant. Prêt à en prendre plein la poire. Le royaume des morts vous salue bien.

 

 
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