Le referendum comme fiction

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 02/07/2015

On comprend parfaitement que Monsieur Tsipras, élu pour faire la révolution, ne se voit pas rentrer de Bruxelles le pantalon sur les chevilles, une feuille de route libérale plantée dans le dos. Cela lui est idéologiquement tout à fait impossible. On comprend très bien qu'il ait vu dans le recours ultime au référendum la possibilité d'un geste politique de sortie digne de ce qu'il représente aux yeux de ceux qui l'ont élu. On peut même aller jusqu'à considérer avec lyrisme, comme Frédéric Bonnaud dans les Inrocks, que ce brusque appel aux urnes, est une « leçon » de politique adressée aux costumes trois-pièces de Bruxelles. Tout cela, on peut le concevoir. Il est vrai que l'idéologie a aussi un « ego » et des raisons de se braquer quand elle se trouve, comme c'est le cas pour M. Tsipras, le dos au mur.

Ce qui frappe, hélas, à la vue de l'actualité grecque, c'est le tournis, l'irréel d'une situation qui échappe en premier au premier ministre. On voit bien que pour lui, organiser un referendum, ce n'est pas poser un acte politique, c'est tirer une fusée de détresse pour créer l'illusion qu'il y a encore du suspens, de l'action en coulisse qui se prépare. Ce qui se prépare, surtout, c'est l'effondrement général dans un pays qui est déjà largement sorti des rouages courants : l'État ne paie plus rien, il n'y a plus d'impôt, tout se passe en liquidité, comme si nous étions dans un monde chimérique où certaines choses sont possibles qui ne le sont pas ailleurs. Fou serait celui qui pense que cela peut durer de la sorte. La tenue d'un referendum n'a plus de sens autre que purement psychique, venant d'une conscience aux abois.

Car tout se tient, dans cette affaire. Ce qui arrive à la Grèce ne peut pas ne pas concerner ceux qui, à Berlin, à Londres ou à Paris se voient encore dans la peau de spectateurs affligés. Et puis ce serait trop simple de demander à Monsieur Tsipras de porter à lui seul le chapeau. Dans un remarquable éditorial de lundi dernier dans le Figaro, Renaud Girard a très bien pointé les responsabilités de l'UE au long de ces dernières années. Ce mélange d'idéologie européenne, aussi obtuse que sa sœur « anti » et de désinvolture insensée : tout cela avait un prix, et la facture est présentée aujourd'hui au tarif fort. Que dire d'autre ? S'interroger maintenant sur les capacités politiques des uns et des autres : monsieur Tsipras a-t-il les moyens de s'élever au dessus de son logiciel ou non ? Il ne met jamais de cravate pour ne pas « avoir l'air d'en être ». Fort bien. Mais peut-être pourrait-il trouver les moyens rhétoriques — au pays de Platon, c'est bien le moins — de dire la vérité sur ce qui a lieu ? La rhétorique n'est qu'une affaire de discours, on le sait bien, mais personne n'a jamais vu qu'une santé financière se rétablissait sans des mots, un discours pour la porter.

Les costards trois-pièces de l'UE sont-ils à la hauteur ? Ils ne sont pas pires que l'ordinaire courant. Mais là aussi, quelle absence de parole, de langage ! Cela est au fond le plus ahurissant : que l'Europe, se trouvant aujourd'hui à un carrefour décisif pour son destin personnel, demeure privée d'une langue audible, puissante. Il est trop tard pour regretter. Il s'agit désormais de regarder la vérité en face. C'était déjà, il ya bien longtemps, le projet de Socrate. Facile ! s'écrie quelqu'un dans l'assistance. Oui, facile et Socrate n'est pas là pour donner son avis. Pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit, au point où en sont les choses. Si monsieur Tsipras retourne jamais à la télévision, qu'il nous lise donc un peu de philosophie. Le marché n'en croirait pas ses oreilles. Et au moins, nous saurions que le marché a des oreilles.

Michel Crépu

 

Commentaires

Zénon | 19 juillet 2015
Je partage votre conclusion. Néanmoins étant un fervent défenseur des institutions de l'UE j'aimerais nuancer vos propos. Lorsque vous parlez des costards trois-pièces de l'UE, j'ai l'impression que vous remettez en cause les institutions de l'Union européenne, or ceux qui décident du sort des Grecs, ce sont « les créanciers », autrement dit principalement les « partenaires » européens, les États en propre. La Commission et la BCE sont engagées jusqu'à un certain point, mais ceux qui détiennent les créances, ce sont bel et bien les Etats. Les institutions qui gèrent l'UE, qui n'est pas que la zone euro d'ailleurs, n'ont pas la préséance sur les Etats. Il est alors plus juste (à mon sens) de parler d'Europe, non pas en terme géographique mais bel et bien comme idéal malmené comme vous l'avez rappelé. Par ailleurs, je me permets de reprendre une expression utilisée par les media, l'Etat grec face à ses créanciers. Je trouve que dans certaines circonstances, le droit stérilise complètement la réalité, sachant que les créanciers de l'Etat grec (pour cacher les millions de Grecs et les générations à venir) sont censés être les partenaires européens, cette formule, juste juridiquement, efface absolument toute trace de l'idéal d'Europe, voire toute trace d'humanité.

 
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