Le mort et son croque

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 13/10/2016

Du point de vue de la seule littérature, qui nous intéresse exclusivement 24 heures sur 24, le cas américain du candidat Donald Trump n’a absolument aucun intérêt. Voilà un homme qui semble se résumer à son lot de grossièretés. La vulgarité lui est une seconde nature, si proche de la première qu’on cherche en vain la ligne de partage qui pourrait signaler l’existence d’une certaine complexité psychologique chez cet homme. Mais non : il faut le voir sur les photos, entouré de sa femme et de ses enfants, on dirait la poupée Ken du célèbre couple Barbie. Et c’est bien cela. Il n’y a rien d’autre à voir que cette absence de profondeur (mais nous ne sommes pas si naïfs, nous n’attendions pas que Donald Trump offre soudain un faux air du Érasme peint par Holbein). Chaque coup que lui assène désormais tous les trois jours le New York Times n’a pas l’air de le toucher réellement. L’excuse, dans sa bouche, est une matière surprenante. Il la recrache avec dégoût, réclamant sa pitance habituelle de blagues hénaurmes.

Le cas d’Hillary Clinton, comparée à cet ogre irréel, fait luire la patine rassurante du métier. Néanmoins, l’avalanche de mails qui déferlent tous les jours ou presque, donne l’impression d’un verbatim pénible d’où la mesquinerie d’antichambre n’est pas absente. Nous ne sommes pas ici dans le vestiaire de Trump mais dans l’alcôve ministérielle où brillent les poignards. Les connaisseurs haussent les épaules. Tout cela n’appartient-il pas au répertoire classique dont Balzac a dressé pour toujours la zoologie dans sa Comédie humaine ?Certes. Mais cette grossièreté feutrée, qui échappe au grand nombre, on voit bien qu’Hillary Clinton aimerait la faire oublier. C’est son talon d’Achille : Trump ne serait pas monté si haut s’il n’avait reçu, comme une manne providentielle, les mille et uns petits faits vrais qui montrent chez la candidate un mépris élitaire de l’électorat.

Un besoin urgent de finesse, d’humour ? Lisez Amitié. La dernière retouche d’Ernst Lubitsch[1] par celui qui fut son ami et collaborateur, Samson Raphaelson. Lubitsch est mort à cinquante cinq ans, ce qui rehausse encore plus notre admiration pour son œuvre. Tous ceux qui ont vu, une fois dans leur vie The shop around the corner savent qu’il existe, dans le monde du cinéma, un certain état de grâce. Lubitsch est mort jeune, assez tard tout de même pour que son ami Sam rédige trop tôt sa nécrologie. Donné mort, le cinéaste remonta la pente pour au moins quatre ans supplémentaires. Le nécrologue eut ainsi le loisir de s’expliquer avec son « mort ». Reconnaissons qu’il y a là la matière d’un scénario « d’enfer ». Lubitsch eut ce bon mot à l’adresse de son ami qui venait de lui dire qu’au cas où il pourrait mourir une seconde fois, la nécro serait corrigée et améliorée : « Je te crois Sam. Je suis absolument convaincu que si je tombe raide mort demain tu feras un travail de révision qui ne pourrait que m’enthousiasmer si je lisais par avance. »

Est-ce Lubitsch, dont le père vivait encore à Berlin, qui eut cet autre bon mot, typique de l’après Shoah : « Les optimistes (c’est-à-dire ceux qui pensaient qu’on pouvait s’arranger du nazisme) sont partis à Auschwitz, les pessimistes sont à Hollywood ». C’est le moment de poser la question à l’historien américain Timothy Snyder dont on publie le dernier ouvrage, Terre noire[2] qui porte en sous titre : L’Holocauste, et pourquoi il peut se répéter. Livre étonnant, qui arrive après des centaines d’autres, et donne pourtant l’impression d’entrer à l’intérieur du processus comme on ne l’avait jamais fait. Ce livre n’est pas un livre de plus sur le nazisme mais l’un des premiers du genre à analyser ce qui le rend possible et donc répétable. D’où sa troublante actualité (loin du parallèle éculé avec les fameuses années trente). La NRF reviendra bientôt sur ce livre.

Michel Crépu

P.S. : Jean-Pierre Dandrelin nous écrit pour nous faire part d’une information étonnante. On a trouvé, dans une forêt polonaise proche de la frontière russe un ancien abri atomique envahi par des millions de fourmis de l’espèce Formica Polyctena, dite autrement « fourmi des forêts ». Il y a aussi, dans le même abri, des milliers de chauves-souris. On doit cette découverte à l’Institut zoologique Wojcieck Czetowski de l’Académie des sciences de Pologne. L’Académie a envoyé une photographie propre à faire fuir les plus téméraires. Comme l’ajoute Jean-Pierre Dandrelin, « la nature est parfois capable de produire des métaphores extraordinaires. Pour les fourmis, l’Histoire continue ». Merci Jean-Pierre.

 

[1] Traduit de l’anglais et préfacé par Hélène Frappat, Éditions Allia, 67 p., 6,20 €.

 

[2] Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Éditions Gallimard, 389 p., 29 €.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.