Le jour d'après

| Publié le : 02/05/2019

Résumons nous : ce devait être l’Apocalypse, Attila et ses joyeux Black block devaient détruire la moitié de Paris ne nous laissant plus que quelques miettes en guise de souvenirs (les touristes peuvent repartir maintenant avec des sachets de poussière des Champs-Élysées). Nous travaillons désormais ensemble. Le service de presse black-block envoie son programme des festivités, et on s’inscrit. Il y en a pour tous les goûts, le parcours-manif le plus en vogue est celui où l’on peut crier « Suicidez vous », qui gagne actuellement en followers. Quelle erreur c’était de vouloir s’affronter en « face to face » avec ces Huns en baskets alors que l’on peut appliquer le plan insurrectionnel en prenant les choses en douceur. Rien de plus convaincant, pour un policier à bout de nerfs, que d’avaler une tasse d’arsenic ou se tirer une balle dans la tête au silencieux. Les nouveaux « selfies » sont à qui veut se donner le look émeute ou bien le teint pâle du romantique post-apocalypse.

Hier après-midi, un escadron de six chevaux dûment pomponnés montait la garde à notre porte. À votre vue, le colonel chamarré faisait sonner le Sambre et Meuse qu’on ne joue plus qu’en de rares occasions. Le doux soleil de mai donnait aux vendeurs de muguets une allure de Paris-fifties joué par Count Basie. Un brave homme à qui nous posions la question du nécessaire canasson, nous répondit qu’on parlait d’un assaut imminent, en provenance des lointains faubourgs de la place d’Italie. Il s’agissait que le quatrième régiment d’infanterie de marine fût prêt à la castagne. « Il va y avoir du sport ! » nous asséna ce brave homme avant de disparaître dans la fumée des lacrymos. « En 68 », c’était mieux organisé, nous dit la marquise de la Sablière qui habite encore son hôtel particulier, donnant sur le parc de la porte de Choisy. La marquise n’a pas craint de faire sortir sa voiture afin de se rendre compte par elle-même de l’évolution de l’émeute. Elle avait fière allure, tandis que s’inclinait le ministre Castaner, préposé à l’Intérieur. Un bien brave homme que ce ministre Castaner, dont les costumes menacent d’exploser à chaque instant. Cela ne doit pas être une sinécure que de maintenir un principe d’élégance là où ne règne plus que laideur et mépris des apparences. Il a raison, il faut tenir. Emmanuel Macron ayant usé un nombre considérable de chemises dans sa tournée des grands ducs de la province française, il s’ait maintenant de se montrer à la hauteur pour les semaines, les mois, qui sait, les années à venir.

Quelqu’un a parlé de tournant d’époque. C’est sans doute vrai, ou alors on ne sait pas de quoi on parle, ce qui est aussi une hypothèse. La plus vraisemblable, quand on y réfléchit. Le muguet, les chevaux anti-émeute, la pêche à la ligne dans les eaux troubles de la Seine en pleine parade après le soir du grand feu ? Qu’est ce que cela veut dire ? Demandez à Hugo, qui a tout écrit avant. Quelque chose nous dit qu’il trouverait aux événements un côté amateur. Question d’allure. Il faut dire que Victor était bien entouré. On lit ces mots dans Choses vues, un flash de Chateaubriand au repos, comme saisi à la dérobée. Et Hugo : « Les Achilles dans leur tente sont plus formidables que sur le champ de bataille. » Ne nous plaignons pas, la France continue d’éblouir l’Europe de ses feux dominicaux. Nous menons la bataille de la fin des temps, avec de bonnes chances d’y parvenir. Le temps d’enfiler notre uniforme d’Achille et tout sera prêt pour le défilé.

 
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