Le Grand Michel

| Publié le : 31/01/2019

C’est drôle, Michel Legrand a tout joué, tout composé, tout interprété, tout créé, il devrait être un colosse musical et il s’enfuit de ce monde comme une libellule. Où vont les libellules ? Qu’importe. Avec ses lunettes fumées de préparateur en pharmacie, Michel Legrand s’en va comme un courant d’air frénétique. Il voulait tout faire en même temps et il y est arrivé. Y-a-t-il une chanson qu’on retienne absolument en dehors des Sœurs jumelles des Demoiselles de Rochefort qui sont un film ? Pas réellement. Il y en a tant !

Le voici, à quatorze ans, au bar du théâtre des Champs-Élysées, assis entre Igor Stravinsky et Nadia Boulanger – sa prof de piano. Il dit « Igor » mais c’est de Stravinsky qu’il s’agit. La conversation roule sur les affres de la création. Igor se penche à l’oreille du jeunot sur un ton de Gabin dialogué par Audiard : « mon petit, quand on est un créateur, on ne sait pas très bien ce qu’on fait. » C’est la grosse différence avec un Aznavour, un Sinatra qui donnent toujours l’impression de savoir exactement où ils vont. Ils sont des crooners et ils vont ainsi taillant la carrière à grands coups de songs tandis que Michel Legrand – qui a écrit les dites chansons – bricole mille choses en même temps, est déjà passé à autre chose. Il pilote un petit avion rouge pour aller plus vite à ses rendez-vous, réparateur à tout va, généreux de son inspiration qui lui coule de tous les côtés. On peut le déranger à n’importe quelle heure, il travaille toute la nuit, livraison à domicile. Cet homme prodigieux dormait-il ? Il semble que non. Il est quand même mort à quatre-vingt-six ans, sans donner l’impression qu’il s’en rendait compte. Il y a une chanson avec Nana Mouskouri « où l’on boit du thé dans un square de Bangkok à minuit ». Ce détail de « minuit » est charmant, parce qu’enfin, minuit, ce n’est pas si tard. Et y a-t-il encore des « squares » à Bangkok ?

On se perd à suivre cette vie trépidante, agitée de tous les diables. Il a vaincu l’Amérique avec à ses pieds les plus grande stars, Sinatra, Streisand, Ray Charles, Miles Davis. Aucun autre français ne saurait revendiquer une telle réussite américaine, à l’exception d’Aznavour. Mais c’est qu’Aznavour (comme Trenet) est un créateur d’atmosphère, ses chansons sont des romans. Legrand n’est pas un romancier, il est simplement une fontaine musicale. La musique est sa chanson, son cœur vital, la chose qui ne s’arrête jamais, comme New York. Miles Davis était bluffé par cet ado qui avait envoyé paître Nadia Boulanger qui voulait l’héberger chez elle. Boulanger savait qu’elle avait mis la main sur une perle, elle ne voulait pas la perdre. Mais allez convaincre une libellule de rester à la maison. On est très surpris qu’il soit mort tant il est vrai que sa personne ne semblait pas compatible avec la fosse (sauf celle d’orchestre). Cet homme n’était pas fait pour la glaise de cimetière. De l’air, ouvrez la fenêtre. Les morts sont faits pour chanter, danser, jouer du piano.

Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort avec le cinéaste Jacques Demy : son testament artistique. Deux merveilles de gravité et de légèreté, portées par le génie musical. Les Demoiselles sont un tableau de Matisse animé, Les Parapluies comme un conte moderne, miracle de justesse dans l’art de donner une couleur à la mélancolie – d’habitude, elle n’en a pas.                 Et la musique de Peau d’âne arrive d’un fabliau resté intact en dépit du malheur. C’est peut-être cela qui se montre à nous, dans une sorte de folie joyeuse : le goût de recommencer à vivre après les ombres. Il y avait donc ce torrent impatient de dévaler la roche. Un joyeux maître, gâté par les dieux qui apprécient ce genre de dispendieux. Igor avait raison.

Michel Crépu

 
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