Lascaux-Chicago

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 28/04/2016

Quand on regarde les animaux peints de la grotte Lascaux, on se sent toujours dans la peau d’un imbécile qui ne comprend rien aux lois mystérieuses du Progrès. On s’écarquille, on se dit : « comment ont-ils pu faire cela ? » Cette finesse du trait, cette vivacité du mouvement, là, dans le fond d’une caverne où il n’y a même pas l’électricité, vous vous rendez compte. Notre esprit vient buter sur ce qui lui apparaît comme une aporie insurmontable : avoir froid, résister aux bêtes sauvages qui rôdent alentour, être quand même un Giacometti de ce temps-là. Par ailleurs, on sait si peu de choses sur cette époque absurdement appelée « pré-histoire » : il faut bien qu’il y ait des explications. Et justement, les éditions Belin (la plus ancienne maison sur la place de Paris, 1777), se lancent dans ce que l’on pourrait appeler une histoire européenne de la préhistoire. Il y aura quinze volumes, richement illustrés comme on disait autrefois. Le premier vient de paraître, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix, 40 000-52 avant notre ère[1] On s’écarquille encore une fois : l’encyclopédisme aurait encore une vie après le Net ? Un livre avec des images, des pages qu’on tourne ? Ça alors.

Vous avez dit « civilisation ». Le Rembrandt de Cro-Magnon a son idée sur la question. Nous autres, depuis les 40 000 ans qui nous contemplent, avons l’air d’une mince pellicule de poussière. De celle qu’on soufflette avant de faire place nette à l’or ou au bronze. Un nuage de particules, ni plus ni moins. Des dizaines de siècles plus tard, nous voici aux portes des abattoirs de Chicago. L’excellent Jacques Damade nous en raconte l’histoire dans un petit livre[2], petit par la taille, énorme pour la nature de son propos. Rien moins que la mort industrielle programmée de l’espèce animale, cela dans la plus parfaite « normalité », au nom des bienfaits de la consommation courante. La mort, ici, sert de menu au restaurant. Les mêmes taureaux qui galopent sur les parois de Lascaux défilent sur le tapis roulant qui les mène à la boîte de conserve. Tout cela dans l’épouvante, les hurlements. Qui n’a pas vu ce travail de mort à la chaîne ne sait pas de quoi on parle. L’abattage industriel dont Chicago est le lieu emblématique ignore le jour et la nuit, tout comme il ignore la question platement morale de ce qu’il fait, ou comment il le fait. Qu’est-ce qu’on fait avec les animaux ? On voit ici arriver les récifs de la comparaison symbolique, d’une extermination à l’autre. Un certain discours « ultra-révisionniste» en fait son délice, mettant à égalité les bouchers de Chicago avec les nazis d’Auschwitz et de Treblinka. Ceci permettant d’annuler cela, comme c’est pratique. Damade évite bien sûr ce piège sans renoncer à poser la question « humaine ». Son essai porte d’ailleurs en sous titre « le monde humain ». Magnifique expression qui indique le vif du sujet : peut-on parler du monde où nous sommes sans passer par son contraire ? L’expression « monde humain » laisse entrevoir un monde qui ne le serait pas. C’est le même, nous crie quelqu’un dans la salle. On ne pourra pas dire, en tout cas, que quelqu’un n’a pas fait l’effort de formuler clairement la question. Comme on dit : les tenants et les aboutissants.

Michel Crépu

 

[1] Préhistoires d’Europe, de Néandertal à Vercingétorix, par Anne Lehoëerff. Éd. Belin, collection « Mondes anciens », sous la direction de Joël Cornette.

 

[2] Jacques Damade, Abattoirs de Chicago, le monde humain. Ed. La Bibliothèque, collection « L’ombre animale ».

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.