Lanzmann, le justicier

Lanzmann, le justicier
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 06/07/2018

Il y a les justes et il y a le justicier. Claude Lanzmann (1925-2018) était le justicier. Le vengeur qui consomme sa mission jusqu’à la dernière goutte. Pas de négociation à l’amiable, pas d’arrangement possible. Tout dans l’implacable et minutieux récit du vrai. Le comment ça s’est passé dans cette partie d’Europe, la plus raffinée qui soit et qui a vu l’impensable mener son affaire jusqu’à ce que les choses tournent en faveur du monde libre. Lanzmann s’était juré de vider la chose jusqu’au dernier atome. Et il y est arrivé. Ce qui finissait paradoxalement par exaspérer à force de bon droit : ainsi va la nature humaine, qui ne se plaît pas aux harmonies morales et préfère les insupportables contradictions. À sa manière, imprenable, Lanzmann s’est montré dans ce personnage à la fois pénible et touchant, enfantin et despote, sans égards pour rien, sinon pour la mémoire du crime unique.

Un bref souvenir, à peine un souvenir d’il y a deux mois, alors que nous attendons silencieux l’ascenseur de Gallimard. Et lui, au bout d’un moment : « c’est tout de même ennuyeux d’avoir à mourir. » Probable, en effet. Surtout quand on a rempli le contrat, un contrat typique du XXe siècle, avec ses fameuses ténèbres, ses mensonges, ses chimères, ses revues, ses livres décisifs. Les Temps modernes, l’aventure philosophique avec Sartre, toute cette sorte de légende qui tient lieu aujourd’hui d’on ne sait trop quoi au juste mais qui veut dire qu’il y a bel et bien eu lieu ici en effet une passion à l’œuvre. Point si facile à décrypter. Voyons cette photo touristique, prise en Égypte à l’époque où il est amant de Beauvoir. À Sartre les cigarettes, le discours, les concepts. À Beauvoir, les confidences, l’intimité. Sartre, Beauvoir, Lanzmann, un trio de la rue d’Ulm aux pieds de la grande pyramide. La photo désigne une distance folle, on constate cela, si loin aussi bien de l’improvisation mystique qui eût pu venir à l’esprit d’un Malraux.

Mais chacun le sait, l’important n’est pas là, dans cette activité touristique. L’important, qui éclipse tout le reste, c’est d’arriver à « raconter » l’extermination des juifs en Europe centrale, extermination voulue, programmée, mise en acte. Shoah le film, a été ce récit. Shoah a été aux années 80 ce que le Nuit et brouillard de Resnais (32 minutes ! scenario de Jean Cayrol et Chris Marker) a été aux années 60 : la différence, c’est que Shoah pointe un centre de gravité métaphysique qui parachève la vision, donne au commentaire sa vraie longueur d’onde. Dans Nuit et brouillard, seule une voix off. L’« idéal », eût été une vraie confrontation avec l’Archipel de Soljénitsyne, un autre justicier. Elle n’a pas eu lieu. Une « œuvre d’art » a dit Lanzmann de Shoah et il avait raison, dans la mesure même où c’est exactement l’enjeu : raconter le vrai de telle sorte qu’il en résulte un certain mystère de la beauté. D’où venu, ce résultat ? D’une reconquête, seconde par seconde, image par image, du continent humain dans sa bouleversante modestie, son quotidien. On l’a revu récemment avec ce film incroyable, Les Quatre sœurs. Lanzmann y plantait encore la caméra, une caméra pour écouter. Rien d’autre. À quoi bon même une caméra quand la parole est là ? C’est donc bien que l’on a besoin d’une visibilité du visage. Peut-être y a t-il là, dans cette conjugaison de deux nécessités, celle du langage, celle du visage, comme une leçon d’optique à l’oreille. Disons simplement une leçon de vie, à la manière éperdue du lièvre de Patagonie, qui donne son titre à l’autobiographie que Lanzmann s’offrit à lui-même, à sa propre mémoire.

Michel Crépu

 
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