L’ANGE, PRESQUE

| Publié le : 11/07/2019

Un honorable lecteur nous fait l’amical reproche d’avoir comparé Jean-Louis Chrétien, la semaine dernière, à rien moins qu’un ange. « Au fond de la classe » précisions-nous, donnant ainsi à notre céleste créature un air de « petit chose ». Sans doute eussions-nous mieux fait de commencer par le petit chose de Daudet et de rester avec lui, au lieu de chercher tout de suite les ennuis théologiques. Cependant, l’ange n’est pas ce qu’on croit de prime abord, une sorte de vapeur angélique craignant l’eau froide ou l’eau chaude. L’angélique est tiède, il éclaire mal. L’ange romantique est pénible aussi bien, car il ne pense qu’à ses malheurs sentimentaux. Au contraire, les traditions mystiques regorgent d‘anges nettement plus affirmés. L’iconographie médiévale nous les montre souvent comme des corps entièrement constitués d’yeux, entièrement dédiés à la vision et à la lumière. On dirait de ces yeux qu’ils sont tels des bancs de poissons se ruant vers l’océan. A bien y regarder, on en vient à se dire que c’est nous, éternels vantards, qui sommes bien pâlichons comparés à ces créatures de vitesse et d’éclat. Le plus proche de l’ange, en réalité, est l’oiseau : vitesse, couleur, chant. Nous autres faisons bien lourdauds à côté de l’alouette virevoltante.

Mais il y a mieux encore. Ces anges de l’Ecriture qui « s’approchent » du Christ « pour le servir ». La scène a lieu après la célèbre suite de tentations au désert : Satan a fait miroiter le plus irrésistible au compteur de l’ambition jouisseuse et le Christ a tout refusé. « Donc, c’est non » ? lui a demandé une dernière fois l’adjudant chef, et il a claqué un sec : « donc c’est non ». Satan se retire de guerre lasse et il laisse la place aux anges qui s’« approchent » alors du Christ, lentement, avec respect, « pour le servir ». Admirons un instant cette lente avancée en cercle, sentons ces longue secondes d’approche comme à la chasse. Mais les anges ne chassent pas. Du moins le jour. De quelle nature serait alors ce service que les anges ambitionnent de rendre? Nul n’en sait rien. Il s’agirait peut être seulement de chanter la gloire, ce qui est déjà considérable. Mais une grande discrétion règne sur ces questions. Seuls les poètes peuvent nous renseigner. Ainsi Eugenio de Andrade (1923-2005), présenté par Patrick Quillier dans le volume Matière solaire[1], écrit-il (en portugais): « vivre c’est illuminer de lumière rasante l’épaisseur du corps ». Cette mise en relation de l’obscure épaisseur avec l’illumination radieuse nous met sur la piste, elle nous prévient du risque qu’il y a à vouloir quitter à tout prix le monde de l’obscure épaisseur pour atteindre la lumière. Selon nous, les grands mystiques se mettent dans un mauvais pas à vouloir éradiquer l’univers terrible de la sensualité. C’est tout ensemble que cette opération doit être menée, et non dans l’antagonisme épuisant. Nous qui ne sommes pas des oiseaux, avons en revanche le pouvoir des mots pour mener la barque. Andrade a cette merveilleuse expression, parlant du « chemin presque triste des mots ». Presque ! Quel art de contourner le pathos mortifère ! Comme le funambule pourrait dire de sa corde qu’elle est « presque » rompue mais finalement tient quand même.

Nous sommes au bord de la tristesse, mais quelque chose nous retient de tomber dans la sombre cuve d’eau noire. De même que l’oiseau hésite sur sa branche, nous hésitons pareillement à effectuer un pas de plus, de crainte de glisser à notre tour dans les ténèbres. La confiance seule nous sert de protection, autant dire « rien » – ou presque. Le chemin est « presque triste » : cela veut dire qu’à un millimètre près, jamais franchi (est-ce si sûr ?), nous pourrions disparaître de la surface du langage. Le poème n’aurait alors qu’à s’incliner. « Sur ces pierres, ces syllabes /Les yeux se perdraient noyées/ dans la lueur/ du dernier ou du premier jour. / C’était la perfection. » Cela nous met-il si loin du « petit chose » dans sa conversation intime avec l’ange du coin? La perfection, si à cheval sur les principes qu’elle soit, ne saurait s’en émouvoir.

 

[1] Poésie/Gallimard, 2004.

 
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