La promenade des Anglais

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 21/07/2016

C’était le bon temps où l’Europe cosmopolite de la Belle Époque prenait ses drinks à la terrasse du Negresco. Paul Morand, parmi d’autres, a décrit ce monde merveilleux d’où l’on ne vit rien venir. Tout n’était-il pas à l’abri ? La force d’une civilisation ne se mesure pas seulement à des chefs d’œuvres mais aussi à un répertoire de délicatesse, de courtoisie, bref un art de vivre. On se sentait très fort à cette époque bénie ; on se sentait fort parce qu’on se sentait courtois, c'est-à-dire prêts à céder la place, à rendre le mot. Et puis tout s’est gâté. Plus d’un siècle a passé, il faut en rabattre. Dans deux cent ans, on pourra peut-être recommencer à boire des drinks à la terrasse du Negresco, en cédant la place, comme si de rien n’était. Deux cents ans, c’est loin.

Car l’heure n’est pas à la désinvolture civilisée. L’heure est exactement aux antipodes de la civilisation. À quel degré d’affaissement d’une culture doit-on descendre pour tomber au degré de ce que nous avons vu à Nice ? Un homme dont personne ne sait rien, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, lance un camion treize tonnes sur des gens sans défense, dont le seul crime aura été d’applaudir un feu d’artifice de 14 juillet. Il n’a rien revendiqué de précis (à l’heure de ces lignes), il n’entre dans aucun code connu à ce jour. Tout juste si l’organisation Daech ne donne pas l’impression d’être prise de vitesse, obligée de monter à la dernière minute dans le camion fou. On aimerait presque, en un sens, se rassurer avec une telle hypothèse : le délire pathologique poussant sur le djihad comme du chiendent, en l’espace de quelque semaines. Impossible de systématiser cela. C’est consolant trois secondes : après quoi, il faut reprendre le métier. Anticiper. Était-il réellement impossible d’anticiper une telle folie ? Que peut-on imaginer maintenant, d’encore plus fou dans la volonté de faire mal ? D’encore plus loin de tout repère humain ?

Régis Debray, au micro de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, a dénié au criminel djihadiste (Debray parlait « en général », l’émission étant enregistrée avant Nice) le droit de se dire « soldat ». Un soldat ne se conduit pas ainsi, déclare Debray. La belle jambe que cela nous fait ! Au fait, jusqu’où faut-il remonter pour trouver un soldat courtois, ayant lu les ouvrages de Régis Debray ? Disons, le si fair play François Ier de la bataille de Pavie (24 février 1525), au sujet de laquelle Jean Giono écrivit ce merveilleux livre, à l’époque dans la collection « Les trente journées qui ont fait la France » (Gallimard) : Le désastre de Pavie. C’était un autre monde que celui où nous sommes. Ce qui s’est passé à Nice, toute folie individuelle comprise, correspond à une accélération du film : Régis Debray n’aime pas le casting, il voudrait quelque chose de plus napoléonien. Les autres, qui font profession de philosophie politique, disputent doctement de la question de savoir s’il vaut mieux cogner avec Trump en Syrie ou tuer en douce, par drone interposé (les deux ne sont pas incompatibles) en Afghanistan. Le crime délirant de Nice rend pathétique ces oiseuses polémiques. Ce que nous avons devant nous, désormais, c’est quelque chose que l’on ne connaît ni à Sciences-Po ni à Harvard. Un point aveugle où s’est engouffré Lahouaiej-Bouhlel, comme si la pathologie individuelle s’était trouvée un allié inattendu dans les replis du radicalisme islamique. À demain les drinks.

Michel Crépu

Post-scriptum : Et l’on apprend la mort, à 66 ans, de l’écrivain hongrois Péter Esterhazy. Il était l’Européen par excellence, combinant à merveille l’ironie et la conviction. Son grand œuvre, Harmonia Caelestis restera l’un des grands livres du xxe siècle : comment construire un monde (fût-il de fiction) quand on a perdu le plan de l’ « Harmonie céleste » ? Drôle, élégant, l’héritier d’une des plus prestigieuses familles hongroises, Esterhazy a raconté comment il découvrit un jour que son père, le comte Matyas Esterhazy, avait renseigné le KGB hongrois de 1959 à 1988. « Preuve, ajouta le fils ironiquement, et douloureusement,   que le libre arbitre existe ». Péter Esterhazy disparaît alors même que l’Europe de l’esprit et de la littérature semble devenue indifférente à son destin. Ses livres (pour la plupart traduits chez Gallimard) disent pourtant le contraire.

 
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