La jeune fille et le caporal

La jeune fille et le caporal
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 31/10/2018

Ceux qui agitent des gousses d’ail en espérant que cela va dissoudre le nouveau cauchemar présidentiel brésilien risquent l’épuisement à très court terme. Nous savons que Jair Bolsonaro affiche complet au tableau des ignominies : d’extrême-droite, raciste, misogyne et homophobe – on doit en oublier. La litanie de ces informations connues de longue date, n’a pas empêché les brésiliens d’opter quand même pour M. Bolsonaro. Hier, il n’était rien, un vulgaire petit caporal, aujourd’hui il est devenu imperator. On a déjà vu cela, dans le passé. Ce qui impressionne ici, c’est le gigantisme. Le Brésil ce n’est pas la même chose que les alpages de la verte Autriche, habituée de longue date à respirer l’air des montagnes en culotte de peau. C’est un claque terrible sur les joues du progressisme auquel M. Macron aimerait accrocher son char. L’Histoire politique se moque comme d’une guigne de « faire des progrès » et il est même possible que ses caprices n’en soient qu’au début. Et alors ? Plutôt que de se lamenter, il serait peut-être utile de comprendre comment on peut en arriver à un tel désastre. La joie dans les rues des villes brésiliennes, on l’a compris, traduisait un « ras le bol » au spectacle de la corruption (et l’on peut se demander aussi comment l’ancien petit Lula a-t-il pu ne pas voir venir la lame de fond qui allait l’emporter. Pourtant, Lula !

Dans le torrent d’informations qui déferlent, on retient une photographie stupéfiante, qui a été publiée en une du Monde. On y voit une jeune fille en chemisette jaune-verte aux couleurs de la nation faire le salut militaire. Elle pense visiblement qu’elle est en train de vivre un grand moment et on sent que ce n’est pas le moment de la déranger dans son extase. Car c’en est une. Cette photographie en dit plus que les tonnes d’articles indignés, horrifiés que les circonstances puissent désavouer à ce point le bon sens de l’humanité en marche vers le Bien. M. Bolsonaro, comme tous ses pairs dictatoriaux, a promis des choses qu’il ne pourra pas tenir. Il vit dans l’air sublime où les héros peuvent se dispenser de tout contact avec le réel. Cela ne durera pas longtemps. Mais les Brésiliens se fichent peut-être d’aller vers la catastrophe. Ils ont une énorme envie de choses simples et honnêtes : deux notions infiniment délicates au maniement et qui peuvent vous sauter à la figure à tout moment. L’honnêteté est comme un sismographe ultra sensible, elle réagit à la moindre entourloupe, cela nécessite une attention de tous les instants. Les Brésiliens ne sont pas plus des monstres que n’importe quelle autre contrée où vivent encore des dinosaures. Et pas plus que nous autres, ils ne sont capables de voir plus loin que le bout de leur nez. Être honnête, c’et bien et même indispensable. Être lucide, voir venir, cela marche avec. Ce n’est pad le cas pour le moment, au Brésil.

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.