L'irrésistible petite santé du livre

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 17/03/2016

Deleuze parle quelque part (au sujet de Kafka) de l’« irrésistible petite santé de l’écrivain ». On pourrait remplacer sans dommage le mot « écrivain » par le mot « livre ». C’est la saison qui veut cela, avec son éternel Salon du livre qui « ouvre ses portes ». Les familles s’y engouffrent dans l’espoir d’apporter aux enfants un peu du salut livresque qui leur manque tant et les « gens du milieu », tout à leurs « relations » se feraient massacrer à la tronçonneuse plutôt que d’avouer qu’ils adorent profiter de ce bon moment de socialité joyeuse. Or ils sont heureux, tout le montre à l’envi et l’on se demande bien pourquoi, une fois de plus, la mine sombre et le dédain d’autrui sont de rigueur. Allez savoir pourquoi, il vaut mieux avoir l’air malheureux que joyeux. Peut-être par crainte du ridicule, peur de se découvrir dangereusement ? À vrai dire, on s’en fiche. En plus, le chiffre d’affaire du livre est en hausse. De quoi irriter les accros de la fin du monde.

La mine sombre sert de manteau protecteur à celui qui craint de ne pas en être. Ce sont là les lois de la mondanité, toujours aussi féroces, sous le couvert du sourire de convention. Rassurons notre apprenti « snobinard » en lui confirmant qu’un Salon du livre ne dure que quatre jours alors qu’un bon livre peut durer un mois entier, au gré de son lecteur. Vivre avec un livre, c’est accepter de vivre avec sa temporalité propre, ses lois mystérieuses, qui ignorent le qu’en dira-t-on. Rien de plus extraordinaire, pour mesurer cela, que la lecture de la Correspondance échangée entre Marcel Proust et Jacques Rivière entre 1914 et 1922 (Gallimard), c’est-à-dire au moment même où la Recherche trouve sa forme définitive. On peut dire, sans exagérer, que c’est à la sainte patience de Rivière que l’on doit de lire aujourd’hui la Recherche. Suivre le dédale des recommandations, des repentirs de l’illustre écrivain, c’est un peu comme s’enfoncer dans la jungle de Bornéo sans avoir prévu de boussole. C’est accepter de dormir par 45 degrés à l’ombre. Bref, c’est devenir fou. On y rencontre des créatures non encore répertoriées, et le Littré lui-même ne tiendrait pas à ce régime de folle minutie. Il n’est guère que Joyce pour avoir surpassé Proust dans l’art de rendre cinglé le pauvre correcteur. Joyce qui était capable de passer des journées entières à jouer une phrase, comme on joue une sonate au piano.

Tout cela n’aurait aucun intérêt, ou ne concernerait que les scientifiques de la génétique textuelle si au contraire on ne se trouvait embarqué dans un voyage qui est le voyage même de la littérature. C’est parce que Proust réécrit à Rivière la millième correction d’épreuves (en lui demandant de considérer qu’il ne s’agit là que d’un « manuscrit » – crise cardiaque) que la Recherche devient ce vaisseau inimaginable et propre à enchanter le cœur humain. Aussi bien, notre apprenti mondain, rentré seul chez lui, malheureux de n’avoir pas été remarqué sur le stand, pourra-t-il se consoler à la lecture d’un échange Rivière-Proust. Ou bien encore, si son état de fatigue montre de réels signaux d’alarme, pourra-t-il se contenter de lire l’exquis volume d’Alain Schifres qui vient de paraître au Dilettante : Sympa. Schifres, qui enchanta naguère la dernière page de L’Express se trouve ici au plus haut de sa verve doucement ironique, paisiblement exaspérée par la bêtise humaine. Il rêve d’un objet « sans charité », c’est-à-dire d’un Iphone qui se contenterait d’appeler un copain au lieu de proposer en même temps de faire ses courses de Noël ou sa réservation de surf pour juillet prochain. Cette expression d’« objet sans charité » mériterait d’avoir un prix littéraire richement doté. En attendant ce beau jour, jetez vous sans tarder dans Sympa, vous risquez sinon de ne plus en être.

Michel Crépu.

 
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