JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/03/2019

Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas. Il ne cherchait pas à imposer un point de vue, mais bien plutôt à laisser le point de vue faire son chemin. On en trouve la leçon dans ce qui fut certainement son plus grand livre : Montaigne en mouvement, chef d’œuvre de clarté itinérante. Dans ce livre (publié comme tous les autres dans la « Bibliothèques des idées » de Gallimard), Starobinski se prenait au jeu de la circulation intellectuelle dont Montaigne lui semblait être l’emblème par excellence. Penser, être au monde, c’est accepter l’ironie du sort qui fait de chaque être humain le théâtre d’une véritable foire aux paradoxes. Inutile de chercher à exorciser le désordre des pensées pour lui substituer une fausse harmonie. La leçon de Montaigne est une leçon de subtilité et de modestie. En un sens, Montaigne est l’envers de l’autre grand écrivain qui a occupé Starobinski toute sa vie d’essayiste et d’écrivain : Rousseau. Livre magistral, La transparence et l’obstacle expose avec une rigueur et une sorte de douce ironie le duel engagé avec la réalité par l’auteur de La nouvelle Heloïse. Là où Montaigne se réjouit d’avoir à traverser un nouveau buisson de contradictions, Rousseau s’énerve, cherche un coupable sur qui passer sa colère. Starobinski ne lui en tenait pas rigueur, il acceptait Rousseau dans ses pires apories, comme autant d’informations sur la vie spirituelle, convaincu qu’il était que ce désespoir propre à Jean-Jacques, nous pouvions en extraire une connaissance précieuse sur la vie de l’esprit. À sa manière, si émouvante, Rousseau lu par Starobinski est aussi un symbole de la condition humaine. Et Starobinski n’a jamais cherché à décrire autre chose que cette fameuse condition humaine que sa formation de médecin et de connaisseur de la psychanalyse lui permettait de préciser, en vrai moderne qu’il était.

Si quelqu’un a su harmoniser la leçon des modernes avec l’héritage des anciens, c’est bien Starobinski. Il avait gardé à distance l’intimidation structuraliste, il n’était pas un penseur clivant mais au contraire un penseur de conversation. Seul de cette espèce, reste aujourd’hui Marc Fumaroli. Starobinski ne souhaitait pas entrer la lutte des anciens contre les modernes. Dans son recueil L’œil vivant, où il mêlait l’étude littéraire à l’expérience de la peinture, il redonnait une fois encore la parole au principe de contradiction montaignesque. Nullement impressionné par les dogmes d’autant plus intimidants qu’ils se mentent à eux-mêmes, Starobinski se plaisait au contraire à déchiffrer dans le chaos de la psyché humaine le dessin d’une cohérence mobile, « en mouvement ». Il a su, tout au long de son existence intellectuelle, se défaire des pièges de la radicalité définitive. Sans doute cette douceur de son expression en était le fruit : comme si le voyage au royaume de la contradiction était une source de jubilation paisible. Là encore, on ne peut s’empêcher de renvoyer à Montaigne dont il était, au fond, le relais moderne en plein XXe siècle. Une grande douceur comme le signal envoyé par quelqu’un qui n’avait pas peur de la réalité. Mais qui l’aimait en profondeur, audacieux paisible, secrètement ravi à l’idée d’être contredit.

Michel Crépu

 
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