JEAN-LOUIS CHRETIEN, L’ANGE QUI PENSAIT

| Publié le : 04/07/2019

Jean-Louis Chrétien qui vient de mourir à 66 ans était un peu, dans le petit milieu des grands de la philosophie (Derrida, Nancy, Marion..), l’ange du fond de la classe. On n’aurait pas su dire de quel bout de la main il écrivait ses livres à peu près tous publiés chez Minuit et Desclée de Brouwer. Des livres de philosophe, de poète, d’écrivain, aux titres purs comme ces pierres de la Grèce antique qu’il connaissait par cœur. L’inoubliable et l’inespéré, Conscience et roman, L’appel et la réponse… Pas une phrase ne s’écoulait sur la page qui ne soit suivie d’une autre, comme l’eau de la rivière succède toujours à la rivière. Il n’écrivait pas ses livres, il les laissait couler, cela dans un esprit de rigueur probe qui impressionnait au sens le plus simple du terme. Un ange qui n’utilisait pas l’ordinateur, marchait dans la rue comme rescapé d’un monastère au cloître tourbillonnant de feuilles, de vieux livres qui sont les vrais trésors. Il aurait pu faire la tournée des universités prestigieuses à travers le monde, il préférait son jardin spirituel, à l’ombre des grands textes. Le souvenir nous revient d’une conférence donnée par lui à l’École Normale de la rue d’Ulm (il y avait été reçu premier) devant une salle comble d’étudiants et de professeurs médusés. Pour une fois, ce qui médusait, ce n’était pas le brio qui sert si souvent de spectacle à l’usage des gogos, mais l’absence absolue de tout numéro. Chrétien possédait les textes comme personne, il s’y fondait intimement comme saint Augustin parle de Dieu « plus intime à lui-même que lui-même », selon une célèbre formule. Penché sur sa feuille, son livre, il était encore la figure de l’ange écolier faisant ses devoirs en tirant la langue. C’était merveilleux de voir cela. Chrétien était un enfant. Les quelques rares photos de lui le prouvent.

Quelle était sa philosophie ? Pour répondre dignement à une telle question, il faudrait réunir dans la même phrase à la fois le poème et le discours, le roman et l’élégie. Ce qu’il poursuivait sûrement, tandis qu’on le suivait respectueusement à vingt mètres derrière, c’était de pouvoir dire l’indicible de l’expérience humaine, aussi rebattue que semble cette phrase. Le chemin pour y parvenir, c’était les textes, encore et toujours les textes si aimés, si passionnément lus. Le souvenir nous revient encore d’un rendez vous calme d’après-midi, chez lui, non loin du Marais, rue du Petit-Musc, où il lisait, travaillait. Il était d’accord sur on ne sait plus quel projet, mais on sentait que l’accord donné était de confiance, se raccordait à la ligne de fond. Volontiers rieur, coiffé n’importe comment, toujours dans une sorte d’élocution hésitante, étrangement pressée, prêt à supporter charitablement les inepties du jour, mais finalement, un roc. Il s’était converti, jeune, au catholicisme et l’on peut être sûr qu’un tel mouvement correspondait chez lui à un voyage profond, un voyage d’humilité et de lumière. Pour autant, comme on s’en doute, il n’était pas homme de tribune, d’envolée militante. Il y avait chez lui du poète et de l’ascète : quelqu’un qui avait renoncé à tout ce qui n’est fruit de la lectio divina, la lecture inspirée de l’Écriture. Sa liberté d’esprit exceptionnelle ne l’empêchait pas de croiser Plotin ou Platon avec les dieux du roman, Hugo, Balzac et Cie. D’une certaine façon, il est impossible de pleurer la mort d’un tel vivant. Mais l’impossibilité de le pleurer rend sa mort d’autant plus bouleversante. Jean-Louis Chrétien était, à lui seul, l’une des belles aventures spirituelles de ce temps.

 

 
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