Jean d'Ormesson, le charme de l'indéfendable

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/04/2015

À toute volée le tocsin, depuis que l'annonce d'une Pléiade « Jean d'O » a été rendue officielle. Dans les chaumières, c'est la fin du monde. Les éclairs strient le ciel, Dieu lui-même éternue. Quoi, comment, au pays de Gracq en papier Bible, l'arrivée de l'ineffable académicien ! Au royaume des plus hautes instances de la littérature vient s'asseoir sans barguigner un écrivain bronzé à proportion égale d'un scandaleux manque de gravité. Même Malraux, qui a tout prévu, n'eût pas prophétisé cette métamorphose de la cathédrale en bar de plage. Déjà, pourtant, dans son délicieux Au revoir et merci, l'auteur avait fait montre d'une répréhensible indifférence à l'égard du message à fournir, quand on pose à l'écrivain. On aurait dû se méfier.

Les angelots gardiens s'étranglent, à l'instar de M. Romaric Sangars, dans un pamphlet hardi et vivement troussé, qui vient de paraître : Suffirait-il d'aller gifler Jean d'Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ? (Éditions Pierre-Guillaume de Roux). Ce qui est sûr déjà, c'est qu'il suffit d'annoncer d'Ormesson en Pléiade pour arranger « un peu » la gueule de M. Sangars. On le sent, M. Sangars ne plaisante pas avec les hiérarchies. Comme nous, M. Sangars porte dans son cœur les belles phrases qui l'aident à vivre et il n'est pas sûr que celles produites, tout au long de sa carrière, par l'auteur D'au plaisir de Dieu procurent le même effet.

Qu'en sait-il au juste ? C'est un sport bien délicat que celui du Jugement dernier en bibliothèque. Les étagères à livres sont sans doute les seules à vérifier le vieux précepte évangélique selon lequel les premiers sont les derniers. L'amusant, dans le cas de notre académicien, est qu'il aura joué des deux. Premier faisant son dernier, dernier faisant son premier. On conviendra que cette petite comédie a ses limites. Cela agaçait Bernard Frank, que d'Ormesson se montre aussi peu désireux d'intelligentsia. Qu'il soit aussi peu regardant au monnayage du snobisme parisien en matière de littérature. Simple, clair, et bronzé par-dessus le marché : allez ouste, votre compte est bon.

Cet inadmissible manque d'arrogance intellectuelle l'a-t-il empêché de voir clair, certain soir de résultat électoral des années 1980, où soudain la grosse tête de M. Le Pen refaisait surface, à l'ébahissement général ? Ce soir là, d'une ironie pour le coup plutôt grave, Jean d'Ormesson avait « remercié » François Mitterrand. Et personne n'avait moufté, car le mot était juste. On relira peut-être un jour, ou peut-être pas, ses éditoriaux, ses commentaires politiques. On y verra à l'œuvre l'exercice d'un bon sens empreint de cette bonhomie lucide qui disparaîtra avec lui. Il n'y a plus personne, dans la bibliothèque, pour assurer cette permanence de la distinguée modestie. De là que ce volume de la Pléiade a au fond une certaine valeur testamentaire. D'Ormesson, c'est la maison de campagne livresque d'une France aux trois quart déjà engloutie, le bon vieux fauteuil qui sert à lire de méchants polars quand il pleut trop fort pour aller aux moules. Il faut des siècles de douce tiédeur pour arriver à ce bon vieux fauteuil, un autre nom de la civilisation. Indéfendable, en effet.

Michel Crépu

 

commentaires

Gustave | 25 avril 2015
Je souhaite recevoir ponctuellement des informations de la part de la NRF sur le bronzage de Jean d'O.

Romaric Sangars | 25 avril 2015
Cher Michel Crépu,
Alors même que je m'apprête à m'exprimer ici, je réalise qu'il me manque encore de la salive, tant je me suis récemment amusé à cracher sur la vieille radoteuse comtesse. Par conséquent, ce serait mauvais jeu de ma part que de me plaindre quand vous vous essayez à me tourner en dérision. Et puis « angelot gardien », c'est dédaigneux, certes, mais les ailes, il est vrai, me vont à ravir. Néanmoins, j'aurais aimé éclaircir quelques points avec vous d'une chronique où je suis cité et qui demeure pourtant à mes yeux, globalement nébuleuse. D'abord le titre : « Le charme de l'indéfendable. » On croirait l'annonce d'un papier sur Drieu ou Brasillach. Et puis on tombe de très haut sur une chose très plate : l'œuvre de Lord Consensus, Jean d'Ormesson. Ce que suggère malgré tout ce titre hasardeux, c'est que vous considéreriez la pléiadisation de la baudruche comme « indéfendable », seulement, au contraire de moi, par goût du défi, soudain caprice, instinct de contradiction, vous vous seriez mis en tête, seul contre tous, de la défendre. [...] www.facebook.com

saintmars | 27 avril 2015
En 1961, Louis Pauwels s'entretenait avec Louis-Ferdinand Céline. Celui-ci, à la question «  si vous deviez mourir à l'instant [...], quelle serait votre dernière pensée ? » répondit : « oh ben, au revoir et merci, ça suffit... »

JPG | 28 avril 2015
Au fond, plus que Jean d'Ormesson, ce sont les éditions La Pléiade qui sont jugées, avec la question : se sont-elles trompées dans leur choix. L'avenir le dira, et il est probable que dans quelques années on aura oublié ces vaines querelles…

MC | 29 avril 2015
Cher Romaric Sangars,
Contrairement à ce qu vous semblez croire, une bibliothèque ne marche pas au doigt et à l'œil de la hiérarchie. Oui, je pense que Kafka ou Melville sont un million de fois supérieurs aux œuvres complètes de Jean d'Ormesson ; non je ne pense pas, pourtant, que sa présence soit illégitime. Il est le dernier représentant d'un esprit français d'équilibre qui me paraît très précieux et qui va disparaître avec lui. Il représente cela pour beaucoup de français, à travers les livres. Aucun d'entre eux n'est inoubliable, c'est exact et je n'ai pas l'intention de m'épuiser à démontrer le contraire. Je cherche siplement à identifier ce qui va disparaître.

MC | 29 avril 2015
Cher Gustave, vous demandez à être informé régulièrement du bronzage de Jean d'O. Pour autant que nous le sachions, et sur la foi des dernières images venues de la planète Mars, ce bronzage semble inaltérable, capable de résister, par sa seule présence, aux plus durs assauts du mauvais temps. Prochain bulletin dans quelques jours, bien cordialement, mc

Alex Caire | 29 avril 2015
Le problème est que tout, au fond, disparaîtra. J'avoue que Jean d'O est un écrivain sympathique qui de ses propres dires avoua en 1993 lors d'une conférence en Suisse regretter uniquement un « grand » amour perdu qui vaut pour lui toutes les gloires du monde. Cela est plutôt facile a dire quand on est académicien ; mais bon, je ne fais partie de ses plus grands fans et je trouve normal qu'une sortie en Pléiade suscite des remous. Ah ... Le monde « impitoyable » des intellos ! Ravi de vous retrouver, mon Cher Michel...

Alex Caire | 4 mai 2015
Entrer en Pléiade ou pas ( est-ce l'essentiel pour un « éternel » ?!!), Jean d'O ne sera jamais le F.S. Fitzgerald des Lettres françaises. Serait-il enseigné aux « States » ? (Quelle importance ; tant qu'il est bien débattu en France !), sait-on jamais ! On se lasse pas en France de « redécouvrir » les écrivains americains passés à la postérité, de préférence. Alors, tout va bien !

 
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