Hommage à Jeanne Moreau

Hommage à Jeanne Moreau
Actualité | Publié le : 05/08/2017

Moderato Cantabile, film de PETER BROOK, d'après le roman de MARGUERITE DURAS.

Moderato Cantabile, le film, oblige les mauvais esprits à se déclarer. Qui s'accommodait de la lecture (ou, plus simplement, avait négligé de lire) brusquement est obligé de voir. Voilà le premier, le grand mérite de Peter Brook. Restent certaines critiques, auxquelles il faut s'arrêter, adressées, d'après le roman de Marguerite Duras, à ce film admirable. C'est qu'il dérange sensiblement la qualité du livre.
Celui-ci, selon les éditeurs, est « une sorte d'enquête, de dialogue harassant, qui semble ne jamais progresser. Une femme assiste, de loin, à un fait divers de la rue : un crime passionnel. Chaque jour, ensuite, elle revient irrésistiblement sur les lieux du drame, un café du port. Elle y retrouve chaque fois le même homme, elle l'interroge ».
Mis en images, cela devient une histoire d'amour – l'histoire d'un amour impossible. La personnalité de Belmondo, son rôle même, fort éloignés du personnage primitif de Chauvin, accentuent ce décalage : le fait divers devient, pour les personnages, un alibi, pour nous, un prétexte.
Une question se pose alors. Les images n'étant pas les mots, n'était-il pas nécessaire, de toute façon, de trouver autre chose, un équilibre spectaculaire, du moment que l'usage du cinéma empêchait le langage de tenir seul la réalité ? L'art de Marguerite Duras, sans doute, était si précis qu'il ne pouvait changer de forme sans modifier sa matière.
Peter Brook a introduit le texte dans une continuité magique. Il a composé assurément un chef-d'ceuvre, sans aucune faute, sans aucune faiblesse par rapport à lui-même. Que le spectateur accepte les premières images, et le voici sous le charme pour toute la représentation.
Le filin donne alors une explication du livre (de la façon qu'il fut écrit), il devient une (seule) métaphore érotique, qui se découvre en deux endroits étonnamment : dans la scène du parc, de l'arbre et, à la fin, au second cri, au cri d'Anne Desbarèsdes, à son affaissement, à son réveil.
Il faudra ensuite que le spectateur se reprenne, se souvienne, pour que la réussite même de Peter Brook donne sa propre critique : que les meilleurs moments du film sont ceux où l'image n'est plus stylisée, où au contraire la liberté, le réalisme visuels font ressortir l'histoire et nous la font tout à fait accepter (ainsi de la promenade en forêt d'Anne Desbarèsdes et de son fils, ailleurs de leur retour en bateau : où leurs rapports du même coup dépassent toute psychologie utile et signalent leur nécessité dans l'ensemble du film).
L'artifice des décors (ce n'est pas le réalisme que nous demandons) n'équivaut pas à celui qui est employé dans le livre, où une phrase contient le réel, plutôt qu'elle ne le choisit – « les couleurs du couchant devinrent tout à coup si glorieuses que la blondeur de cet enfant s'en trouva modifiée... L'enfant ne bougea pas davantage. Le bruit de la mer dans le silence de son obstination se fit entendre de nouveau. Dans un dernier sursaut, le rose du ciel augmenta ». À la place du printemps, Peter Brook a créé une saison d'où le vent, le soleil, le froid, la couleur sont exclus. Le noir et blanc, l'immatérialité, les perspectives fuyantes, les vêtements d'hiver quand rien dans l'attitude des corps n'en montre la nécessité, composent un drame psychologique, un charme, une narration faite au passé, alors que le livre, sous la fiction du passé simple, était tout entier au présent – était une continuelle fuite en avant.
Mais enfin l'adaptation n'est pas tout. Au regard du cinéma, Peter Brook a réussi un film qui raconte autre chose sans jamais recourir au symbole, qui, par conséquent, retrouve pour son compte, et d'une façon toute nouvelle dans le cinéma, les moyens d'une littérature aussi éloignée du symbolisme que du naturalisme, et pour ainsi dire métaphorique dans sa forme avant toute intention.
Marguerite Duras, d'ailleurs, y reprend la parole (si la première rencontre d'Anne Desbarèsdes et de Chauvin est une « ouverture » banale – le destin amoureux, – les premières paroles d'Anne, le lendemain, au bar, restituent exactement le livre, etc.) et, dans la mesure du contexte, l'identification de Jeanne Moreau avec son personnage, l'incroyable évidence de son jeu sont plus surprenantes peut-être, plus visibles et miraculeuses, et deviennent le véritable objet du film.

JEAN THIBAUDEAU. « Moderato Cantabile, film de Peter Brook, d'après le roman de Marguerite Duras », La NRF n° 93,  1er septembre 1960

« Jeanne Moreau, actrice royale », par Michel Crépu

 
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