Happy few et gros sabots

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 13/07/2016

L’espace d’un instant, nous nous sommes crus transportés dans les effluves paradisiaques de la finale 98. C’était le bon temps de la remontée des Champs-Élysées, sous les vivats. Mais juillet 2016 n’est pas juillet 98 et le si touchant Griezmann n’est pas encore tout à fait Zidane. Une petite brise a soufflé, il y eut même une odeur d’irrésistible une fois l’Allemagne battue. Décrocher la lune était à portée de main, mais la lune s’est dérobée au dernier moment. Tout s’est passé comme si le brusque départ de Ronaldo avait privé la France d’un adversaire idéal. Osons même le paradoxe : si Ronaldo avait continué à jouer, nous eussions battu le Portugal. Nous avons perdu parce que nous savions plus où porter le fer. Les malins Portugais en ont profité. « Comme des bleus » a titré judicieusement Libé sous la plume de Gregory Schneider, le plus NRF des chroniqueurs du ballon rond.

Ces quelques journées joyeuses, il eût été bien sot de les bouder. Elles sont déjà loin, alors même que Mrs Theresa May s’apprête aujourd’hui même à prendre possession du 10 Downing Street. Back to the réel. La nouvelle « premier ministre » est la première bonne nouvelle depuis la fracture du Brexit. Aux antipodes des bouffonneries de Boris Johnson, Mrs May n’a pas fait mystère de son intention de faire les choses sérieusement. Elle-même était une tenante du « remain » (rester dans l’UE) : ses dernières déclarations démontrent un souci d’équilibre, de compromis. Elle rappelle Mrs Thatcher dans son indifférence aux manières, la même mise en plis. Cette fille de pasteur va faire de l’ombre à la chancelière Merkel, un peu à bout de souffle. Au moins ce vote anglais, pas si stupéfiant que cela, a-t-il le mérite de révéler les choses dans une lumière crue. Les éternels pseudo-sommets de la dernière chance dont l’UE a le secret vont en être pour leurs frais. Eh bien tant mieux.

Il y avait du monde hier soir, aux abords de la « Mutu », pour écouter le nouveau tribun Emmanuel Macron ne pas finir de ne pas annoncer sa candidature à la présidentielle, pourtant claire comme de l’eau de roche. On respirait une odeur de petit soir social démocrate à défaut de Grand Soir révolutionnaire. Quelques œufs ont volé sous la pluie, jusque sur le revers de notre veston NRF. Nous n’étions là que de passage, les bouquinistes du bord de Seine fermaient leurs boîtes, juste le temps d’acheter la charmante édition de poche (1964) du Tartarin sur les Alpes d’Alphonse Daudet. Tartarin dans une main, le dernier Karine Tuil[1] dans l’autre, c’est ce qui s’appelle assurer ses arrières. On en reparlera, la rentrée littéraire commence seulement. Ce qui est déjà certain : les amateurs de clichés bien répartis entre happy few de la littérature et gros sabots du grand public vont passer un sale quart d’heure.

Michel Crépu

[1] L’insouciance, à paraître en août chez Gallimard,524 p., 22 euros.

 

 
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