Frédéric Badré, un roi sans divertissement

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/04/2016

On peut lire dans l’actuelle livraison de la NRF[1] un texte signé de Frédéric Badré. Il s’intitule L’intervalle. L’intervalle, c’est le nom que Saint-Simon donnait à l’espace qui sépare la vie de la mort. José Cabanis, qui a écrit le plus beau livre possible sur l’auteur des fameux Mémoires, l’avait épinglé en exergue à son essai. Frédéric Badré aimait les livres de José Cabanis. Il venait de publier à l’automne dernier La grande santé où il évoquait son démêlé avec la maladie de Charcot, d’une exceptionnelle tenue de route. L’intervalle se voulait la suite de La grande santé. Frédéric Badré est mort ce mardi, ayant jeté ses dernières forces dans la bataille. La grande santé sonnait son Grand Siècle, L’intervalle en figure l’ultime paraphe.

Frédéric Badré aimait la littérature, il avait ses auteurs de prédilection et parmi eux Jean Paulhan. Il était du groupe réuni autour de la revue Ligne de risque, en compagnie de Yannick Haenel, François Meyronnis. Il avait publié un essai dans la collection « L’Infini » de Philippe Sollers : L’avenir de la littérature. On était alors dans l’après Particules élémentaires, il semblait que la littérature fût devenue une simple machine à confirmer ce que la sociologie et la philosophie voulaient bien penser du troupeau humain. On pouvait voir les choses d’un autre œil. On pouvait considérer, comme Badré, qu’un Zola réaliste-nihiliste ne figurait pas nécessairement le terminus de l’aventure du roman au xxe siècle, après Proust, Kafka et Joyce.

Nous sommes désormais pris, au xxie siècle, dans une autre aventure anthropologique. Il y va simplement du sujet humain, de sa condition de possibilité au sens où la littérature nous en offre l’écriture. Le « sujet », on peut dire que Badré en connaissait un rayon. Je le revois, ces derniers jours, dans sa chambre de la Salpêtrière, assis à la verticale comme le pape de Bacon sur son trône de pontife abandonné. Privé de tout, réduit à sa stricte condition d’homme mortel. Il y avait quelque chose de royal dans cette assignation à résidence, vécue à fond. Un roi sans divertissement, à nu, en situation de face à face strict. La littérature y avait sa part, essentielle, et dans cette envergure spirituelle bouleversante, la seule vraie signature digne de ce nom. Rien d’autre à ajouter.

Michel Crépu

 

[1] NRF n°617, mars 2016.

 
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