Feydeau-Artaud, même combat

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 15/10/2015

Dommage qu'Alexandre Vialatte soit mort, il eût aimé à parcourir les allées du Salon de la Revue qui se tient chaque année, à la mi-octobre, à l'espace des Blancs-Manteaux, dans le Marais. Là, on croise le directeur des Cahiers Chestov, l'épatant Alain Jugnon des Cahiers Artaud (nous y reviendrons dans un numéro ultérieur de la NRF), le secrétaire des Amis de Benjamin Fondane et celui de la revue des amateurs du général Petypon du Grêlé qui compte plus d'un lecteur. Nul ne doute de son importance et on a bien raison. Là règnent les derniers trolls merveilleux du post-surréalisme, aux prises avec les adorateurs du général sus nommé. Vous ne connaissez pas le général Petypon du Grêlé ? Vous avez tort : cela veut dire que vous n'avez pas lu La Dame de chez Maxim, du regretté Georges Feydeau. Pièce en trois actes, « complètement déjantée » comme on dit aujourd'hui dans les milieux punk-bobos cultivés. Vous avez la possibilité de vous rattraper en vous procurant l'excellente édition Folio préfacée par feu Michel Corvin. Il est à noter que M. Corvin, qui nous explique merveilleusement les arcanes du feydau-isme, ne se contentait pas d'être un bon lecteur du grand Georges. Il fut aussi le préfacier pénétrant des Cenci d'Antonin Artaud, ainsi que de Jean Genet : on ne pouvait arrêter les curiosités de ce professeur auquel nul hommage ne fut rendu dans les journaux à sa mort. Pas grave, puisque nous pouvons grâce à lui nous plonger dans cette folie théâtrale d'une rare insolence, et même, dirons-nous, irrévérence. Feydeau s'y livre à une caricature de l'Annonciation en version boulevard, la sainte Vierge obligée d'attendre son ange place de la Concorde, qui vaut son pesant de cacahuètes (à l'entracte). M. Corvin note que la pièce fut formidablement accueillie mais ne nous dit pas si Rome fulmina une bulle papale contre le responsable d'une telle bouffonnerie.

En un sens, passer de Feydeau aux Cenci coûte le prix d'un ticket d'autobus, tant la pièce d'Artaud est traversée par un vent de folie qui n'est pas complètement étranger à l'extravagance de Feydeau. Notre démon familier de la comparaison nous souffle à l'oreille qu'il ne faut tout de même pas exagérer. Feydeau cherchait à moquer les mœurs de la bourgeoisie (laquelle était aux anges, à se voir ainsi mise en scène). Artaud, lui, veut carrément tout faire péter. On est vers 1932-33, tout se gâte et les nuages s'accumulent comme on dit dans les mauvais livres d'histoire. Artaud le sait mieux que personne et c'est pourquoi il va chercher dans la barbarie italienne du temps des condottiere un équivalent allégorique de l'effondrement des vieilles poutres de l'humanisme bien compris. Le viol, l'inceste, le crime, enfin tout ce que l'on peut imaginer de plus prompt à faire frémir le ministère de l'Intérieur et des cultes. Artaud voyait bien Gide en acteur principal et Gide, si frileux dans son plaid de la rue Vaneau, craignait qu'il n'arrive à ses fins. Tout le monde se méfiait d'Artaud, de cet homme qui voyait venir le cataclysme comme personne. C'est cela qui frappe le plus à la lecture aujourd'hui, d'une pièce qui n'est plus jouée. Son intensité prophétique.

Cela dit, comme nous sommes tous un peu des gidiens frileux, nous irons goûter quelque repos au sortir de la folie Cenci en nous plongeant dans le formidable dernier numéro 2-2015 de la Revue de Belles-Lettres* (nous avons bien écrit « de » et non « des » qui est affreusement banal). Au sommaire, ces poètes qui ne sont pas encore assez connus : Berra, Viredaz, Krause, Mützenberg, Semadeni et l'on en passe. Notre coup de cœur de la semaine ira à Thilo Krause, poète allemand né à Dresde en 1977 et qui vit aujourd'hui à Zürich :

Ich schliefe ein
im schmucklosen Innern des Regens

« Je m'endormais
Au cœur monotone de la pluie. »

Voilà qui est simple comme nous aimons et de saison. Mais qui ne vous empêchera de retrouver dans ce même numéro l'immense Franck Venaille ainsi qu'une fort subtile évocation du peintre Claude Garache par le délicat Amaury Nauroy, membre de la Revue et qui signe ici sa « cinquième ronde de nuit. » Et il ne nous avait rien dit, l'animal ! Vite, précipitez vous.

Le dernier mot de cette chronique reviendra tout de même à l'édition Folio de Feydeau, avec en couverture un merveilleux pastel de Toulouse-Lautrec : Yvette Gilbert chantant Linger Longer loo qui se trouve au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. On pourrait rester des heures à écouter chanter ce pastel. À Pétersbourg ! Prenez vos bllets.

Michel Crépu

* La Revue de Belles-Lettres : Case postale 6741, CH-1002 Lausanne, ou bien : info@larevuedebelleslettres.ch

 

commentaires

Saint-Mars | 19 octobre 2015
... après Arland, Vialatte... et pourquoi pas José Cabanis pendant que vous y êtes !... tiens je l'ai salué de votre part, ce week-end : il y a une place José Cabanis à Bagnères-de-Bigorre...

 
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