Être Charlie or not to be

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/05/2015

Une récente déclaration du gratin littéraire américain (Banks, Carey, Ondatjee, etc.) désapprouve la remise du prix du Pen Club au journal Charlie Hebdo pour son « courage » à l'exercice de la liberté d'expression. Il vaut la peine de s'arrêter cinq minutes sur ce point délicat de l'être-Charlie, concept allégorique à l'usage du rebelle voltairien. On a pu croire un moment qu'il n'était d'autre option, pour le sens général de la dignité humaine, que d'arborer le célèbre macaron. Malheur à ceux qui, cet hiver, passèrent outre. Ils ne voyaient pas pourquoi, les malheureux, la liberté d'expression impliquait qu'on affiche au plastron son certificat de bonne conduite. De toute manière, tout le monde s'est admirablement conduit. Comme jamais depuis la Libération. Et tant pis si, sur le quatre millions d'êtres-charlies sublimement républicains, il manquait l'essentiel, comme vient de le faire justement remarquer M. Emmanuel Todd, quoique avec beaucoup d'emphase, dans son dernier pamphlet : le monde inconnu des banlieues à large majorité musulmane. Il eût fallu faire preuve d'une grande naïveté pour croire que la « banlieue » se joindrait au cortège, soudain illuminée par la grâce républicaine. Todd parle d'« imposture ». C'est fuir la difficulté. Plutôt que de brasser ses statistiques comme un prestidigitateur de seconde main, Todd devrait bien plutôt s'interroger sur les paradoxes d'une société française aussi empreinte de catholicisme que de mémoire révolutionnaire. Ce qu'on a vu, le 11 janvier, c'est la permanence inattendue du symbolique. Cela dérange Todd d'y reconnaître la prégnance d'un « catholicisme de gauche ». Il devrait plutôt se réjouir de cette survivance d'un « esprit » désormais quasi seul à porter un enjeu capital de civilisation fraternelle. Mais Todd est pressé, il n'a pas le temps. Un mois, pour un écrire un livre sur un tournant historique dans l'histoire de ce pays, c'est quand même très peu.

Un autre point délicat dans cette affaire concerne ce qu'on appelle la « critique » du religieux, le droit au « blasphème ». Il n'y a qu'un cri, désormais, pour réclamer le droit à l'insulte, à la moquerie. Quiconque objecte à cela passe pour un vil dévot. On se permettra au contraire de voir dans cette réduction une accablante victoire du terrorisme. Le terrorisme a réussi ce prodigieux tour de force d'obliger le grand nombre à ne voir dans le religieux qu'une sordide matière juste bonne au crachat. Comme si tout le religieux était réduit à une fonction de repoussoir. Il nous semble pourtant que lorsque nous écoutons la passion selon saint Mathieu d'un certain Bach, ce n'est pas le l'envie de cracher qui nous vient en premier à l'esprit. Même chose avec ces pauvres dévots qui, en Irak, en Syrie, se font mitrailler à la sortie de la messe. Le religieux, c'est l'échelle de la transcendance. On peut récuser cette échelle, on ne saurait la confondre avec les diverses incarnations du despotisme qui la déshonorent. Quand il arrive encore qu'on ouvre un quelconque ouvrage de saint Thomas d'Aquin ou saint Augustin, ce qui frappe, voyez vous, c'est la subtilité, l'intelligence extrême, la beauté. Et non pas la servitude mentale.

La raison d'être du religieux, ce n'est pas de servir de pâte à blasphème. C'est, comme le rappelait Benjamin Constant, athée comme il n'était pas permis, de servir d'appareil symbolique quant aux questions « dernières » : la mort, le destin, etc. Oublier cela, c'est confondre, d'une manière imbécile, le « Tout Autre » avec un garde-chiourme. Est-ce trop demander de ne pas confondre Jean-Sébastien Bach avec les slogans de Daesh ? Du reste, cette non-confusion n'empêche nullement de revendiquer le droit au ricanement voltairien. Non pas même un droit, mais une langue naturelle. Point de certificat nécessaire pour la liberté de penser. Ou alors, c'est une toute petite liberté de pensée. Une petite liberté, mais sans pensée. Drôle de liberté, qui ne pense pas.

Michel Crépu

 
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