En promenade à Rambouillet

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/09/2017

Comme la rue de Beaune, à Paris, renferme certains antiquaires dont on n’a pas idée, notre armoire à livres ressemble de plus en plus à un bahut ensorcelé. La main y plonge au hasard, elle en remonte ce bijou oublié des bibliographies, une histoire du château de Rambouillet par Georges Lenotre, ouvrage publié chez Calmann-Lévy en 1948 dans une charmante collection : « Châteaux, décors de l’histoire ». Lenotre est surtout connu pour être l’auteur de cette merveilleuse série « Vieilles maisons vieux papiers » dont Balzac aurait pu se servir s’il l’avait connu. Mais il est vrai que Balzac n’avait besoin de personne pour créer la pension Vauquer. Lenotre est le luthier de la grande histoire. Il écrit ses pages délicieuses d’anecdotes comme on pince des cordes pour faire entendre un certain secret que les historiens hyper-sérieux à la mode de M. Boucheron regardent avec mépris. On les plaint amèrement de ne pas tenir compte de ces menus détails de partitions sans lesquels on ne comprend pourtant rien à rien. Patrick Boucheron a naguère défrayé la chronique en postulant une conception de l’histoire de France résolument décentrée, sans doute dans la hantise d’échapper au reproche de néo-colonialisme qui pèse en permanence sur les consciences. D’ailleurs l’angelot étincelant, actuel locataire de l’Élysée, en avait tiré une leçon spectaculaire : « Il n’y a pas de culture française, il y a de la culture en France. » Imaginons une bassine (la France), contenant des amibes translucides, c’est la culture. Prière d’éloigner les enfants.

D’ailleurs, c’est bien simple, la NRF considère que l’histoire du château de Rambouillet par Georges Lenotre devrait figurer sur les listes de prix littéraires de la rentrée 2017. Celles qui viennent de tomber ressemblent à un palmarès étriqué du festival de Cannes pour amateurs idéologiquement secs. Qu’on ouvre les fenêtres que diable ! Lenotre raconte que le comte de Toulouse, dernier des enfants naturels de Louis XIV, conçu grâce aux bons soins de la marquise de Montespan, était un fan de Rambouillet. Il y mourut. Saint-Simon dessine dans ses Mémoires le curriculum vitae de cet homme peint par Rigaud, nommé amiral de France à cinq ans : « …très haut, très puissant et très excellent prince Louis-Alexandre de Bourbon, prince légitimé de France, duc de Penthièvre, de Châteauvillain et de Rambouillet, marquis d’Albert, commandeur des ordres du Roi, lieutenant général de ses armées, chevalier de la Toison d’or, gouverneur et lieutenant général pour sa Majesté dans sa province de Bretagne, pair, amiral et Grand Veneur de France… » Le « veneur » est celui qui accompagne la chasse à courre, menant les chiens, s’occupant d’eux toujours comme il faut. À Rambouillet, les bois alentours offraient au veneur de quoi passer la journée sans encombre. Le minutieux Lenotre précise qu’au XIIe siècle, les moines qui occupaient les lieux reliaient leurs psautiers en peaux de chevreuil ou de sanglier. Cela devait donner aux prières un fumet d’arrière-cuisine favorable au climat spirituel.

En réalité, Lenotre a sa place dans la bibliothèque entre le magique Mario Praz et le rusé Giorgio Manganelli, du côté des Italiens, par conséquent. Mettons des Italiens du Val de Loire, doux, éclairés, non pas érudits, mais simplement amateurs de belles connaissances. Il y a là des réseaux invisibles qui échappent même au quadrillage de Facebook. À nous lecteurs fortuits de les deviner. Les vieux miroirs jettent encore un peu de lumière dans les couloirs mystérieux de Rambouillet, on y devine parfois les visages de ceux qui vécurent là, jadis. À portée de main…

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.