Emile Mâle, entomologiste du divin

| Publié le : 09/05/2019

Prenez vos cahiers, ce matin il y a cours d’histoire de l’art avec le professeur Emile Mâle (1862-1954). Sur la photo générationnelle, il arrive avant André Chastel, René Huyghes, Henri Focillon qui furent de ses « élèves », à l’école des tableaux, des miniatures, des chapiteaux de l’Europe romane, gothique, baroque... Nous avons eu là une sorte de pléiade où il faudrait ajouter beaucoup d’autres noms prestigieux, tels ceux de Georges Duby, Jacques Le Goff. Mais aujourd’hui, gloire au professeur Mâle. Dans son costume d’académicien arborant une moustache de garde champêtre, nous voyons se dissiper sa silhouette avec les années de la bibliothèque humaniste. C’est une raison supplémentaire de rouvrir ses livres à l’heure où Notre-Dame enturbannée de pansements, observe un silence proprement inouï. Par quoi commencer ? Eh bien replongeons donc dans L’art religieux du XIIe siècle en France bienheureusement réédité chez Armand Colin[1] et prenons place à bord de l’aéronef d’où l’on peut voir les cloîtres, les clochers, les abbayes constituer une véritable géographie spirituelle. Quelle douceur nous enveloppe soudain ? Serions-nous à bord d’un tapis volant ? Le garde-champêtre de l’Institut sait tout, il a tout vu et il sait nous le raconter. Le professeur Mâle ne se pousse pas du col au banc de la postérité, il n’est pas comme André Malraux qui chevauchait les dromadaires de l’Asie Mineure en jetant les analogies à la fenêtre comme autant de feux d’artifices multicolores, sans qu’on y comprenne merveilleusement plus rien. Ici, place à l’examen calme des enchaînements esthétiques. D’un côté la Grèce, de l’autre l’Asie mineure : deux alluvions principales à partir desquelles se façonne peu à peu le monde visuel religieux qui a été le nôtre et l’est encore à bien des égards. Deux univers qui vont apprendre à se connaître et dont Émile Mâle a su se faire le patient entomologiste : un Fabre qui aurait su pénétrer, à force de patience, le monde merveilleux des anges sculptés pour la seule gloire de Dieu (car qui peut se hisser au haut des voûtes ? Il a fallu attendre la photo pour agrandir notre spectre…). Voyez nos trois rois mages en plein sommeil (à Autun), veillés par des anges qui n’ont que cela à faire ! Quelle douceur, oui, nous saisit à la vue de ces petits bonshommes de pierre qui racontent la Bible avec malice et humilité, humour et patience ! Voyant cela et pensant aux artistes anonymes qui ont travaillé sous les voûtes, Mâle a cette formule admirable lorsque il écrit qu’il s’agit ici de « nouer la pierre comme on noue une corde ». Le magistral Malraux de La métamorphose des dieux qui nous a si souvent ébloui en même temps qu’il nous faisait un peu mal à la tête reçoit ici une superbe leçon de pédagogie esthétique. On se permet de le faire savoir à l’auteur de La condition humaine. Car enfin, n’est ce pas de cela qu’il s’agit ? Il n’y a rien de si pénétrant que ces pages où Mâle met en regard la légèreté hellénique, sensuelle et lumineuse d’un Christ en pâtre grec et la gravité syriaque de ces personnages, déjà des prêtres, à la fois loin de nous et intimes en même temps… Ce qui s’affirme au fil de ces pages si calmes, c’est la place capitale de l’Orient comme premier initiateur : nous sommes les petits-enfants des bergers grecs, les petits-enfants de ces gardiens sévères du sacré. Notre initiation à l’image, au visible, vient de cet Orient là. Emile Mâle nous l’apprend tout en faisant visiter son jardin français, comme une recherche du temps perdu à sa manière. Le lien est fait, on peut nouer la pierre comme on noue une corde. Rangez vos cahiers.

 

 

[1] « De la nuit des temps » comme disait l’admirable collection Zodiaque.

 

 
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