Éloge de l’autobus 67

| Publié le : 26/04/2019

On ne dit pas du tout assez de bien des autobus. Et du 67 en particulier. Ceci s’adresse aussi bien aux lecteurs parisiens qu’aux lecteurs de province. Car l’autobus possède un charme particulier qui lui permet de passer une frontière aussi dure à percuter que la frontière Paris-province. Non que l’autobus circule sur l’autoroute du sud mais il pourrait. Il en a les moyens, il en a le brinquebalant. À condition bien sûr de garder l’appellation d’« autobus ». L’autobus garde un pied dans l’autrefois parisien et en même temps son brinquebalant lui permet de créer auprès de ses voyageurs on ne sait quelle sensation de voyage qui n’appartient pas au seul Paris.

On peut prendre son billet à l’arrêt de la place de la Comédie-Française où il règne toujours une atmosphère d’entracte. Le mieux, pour l’amateur de trajet au long cours est d’aller s’asseoir au fond, contre la vitre. La RATP, sans doute soucieuse d’agrandir son offre, a supprimé les sièges solitaires qui avaient notre faveur. Mais qu’importe, bienvenue au voisin ou à la voisine. De toute manière, une fois l’autobus élancé, plus rien ne nous retient des affaires de notre partenaire. Il y a tant à voir ! C’est un des miracles du trajet autobus de nous ensorceler au spectacle de la vie qui se déroule au dehors. L’auteur de ces lignes n’a jamais pu commencer le moindre chapitre, fût-il d’un Tolstoï inédit. Il n’y a rien de plus fascinant qu’un homme ou une femme en train de marcher le long de la rue. Quand la rue s’appelle avenue des Gobelins, cela démultiplie le facteur fascination.

L’enchantement commence véritablement quand l’engin rejoint le bord de Seine, une fois passée l’énorme façade du Louvre. Les façades défilent, les toits, les flèches se démultiplient, les deux tours vaillantes de Notre-Dame prennent à leur tour place dans cet étonnant manège qui a une allure de dancing élégant, un peu comme au spectacle pour les enfants. Il n’y a pas d’ennui à considérer cet enchantement architectural et l’on comprend bien que c’est cela qui finira par arracher la pauvre Notre-Dame à son triste sort de veuve de pierre. De continuer à appartenir à ce monde qui n’en finit pas de consumer sa légende, ses souvenirs. Il y a quelque chose de profondément joyeux à sentir cela. Assis au fond de notre 67, nous participons à cette joie profonde, à peine atteinte par les cris des taxis, les « pon pon » des autres autobus devant nous, englués dans un embouteillage. Ensuite, c’est comme on veut, descendre, remonter plus loin, acheter un livre au bouquiniste, le revendre au bouquiniste d’après, le lire un peu quand même, mais d’un œil distrait, donc hyper concentré. Le siège du fond est devenu notre bureau ambulant. Le meilleur de nous sort de là, c’est étonnant.

Donc foin des embouteillages ! Vive le trajet qui dure plus d’une heure ! L’heure est à la ville, à ses sortilèges de rien qui ont ce pouvoir sur nos livres de retenir toute notre attention. Si le sort n’en avait pas décidé autrement, nous nous serions fait chauffeur d’autobus pour le grand plaisir de conduire son prochain où il le désire. Pour le 67, au sud le stade Charléty, au nord Pigalle. Entre les deux le merveilleux tout Paris. Prenez vos billets.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Pécuchet et Bouvard
Lorsqu’on traduisit en français l’ouvrage de Roberto Calasso La ruine de Kash, c’était le bon temps des années 80 (83 en Italie pour l’édition originale, 87 en France pour la traduction). Tout apparaissait encore magiquement dans la nuée lumineuse d’un après, ou plutôt d’un «post » : l’Histoire avec un grand H s’enchantait elle-même de ses atomes pulvérisés, on se réjouissait que la fin de l’Histoire fût aussi resplendissante et la chute du Mur ne fit que donner à ce spectacle une touche ultime de miracle hégélien. Le mot « fin » avait du sens, ce fut la dernière fois.

Emile Mâle, entomologiste du divin
Prenez vos cahiers, ce matin il y a cours d’histoire de l’art avec le professeur Emile Mâle (1862-1954). Sur la photo générationnelle, il arrive avant André Chastel, René Huyghes, Henri Focillon qui furent de ses « élèves », à l’école des tableaux, des miniatures, des chapiteaux de l’Europe romane, gothique, baroque... Nous avons eu là une sorte de pléiade où il faudrait ajouter beaucoup d’autres noms prestigieux, tels ceux de Georges Duby, Jacques Le Goff. Mais aujourd’hui, gloire au professeur Mâle.

Le jour d'après
Résumons nous : ce devait être l’Apocalypse, Attila et ses joyeux Black block devaient détruire la moitié de Paris ne nous laissant plus que quelques miettes en guise de souvenirs (les touristes peuvent repartir maintenant avec des sachets de poussière des Champs-Élysées). Nous travaillons désormais ensemble. Le service de presse black-block envoie son programme des festivités, et on s’inscrit.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.