Élégance du maudit

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 19/05/2016

Régis Debray publie ses Écrits littéraires en « Quarto ». C’est une grande chance qui s’offre à lui d’être lu encore longtemps. Il a quelque chose d’un Gorki français et ce n’est pas seulement la moustache qui nous inspire cette comparaison. Il a côtoyé de près quelques-uns des grands de la mythologie révolutionnaire, Guevara, Castro. On trouve parfois sur les quais l’un de ces ouvrages, genre La pensée de Régis Debray, bien typiques des seventies, où le port de la moustache pouvait trouver sa place, chez Roland Barthes, entre le béret de l’abbé Pierre et la DS Citroën. La science médiologique, dont il est l’inventeur, aura permis à ce jeune guévariste de faire sa mue tout au long de la fin du XXe siècle : il est passé de la révolution cubaine au jardin de Voltaire sans rien brûler de ce qu’il a tant aimé. C’est exactement ce qu’on appelle une mue,où les choses vécues se recomposent suivant un certain ordre, sans s’annuler. Chez Debray, la médiologie traduit un souci de ce qui fait lien entre les êtres au lieu de faire rupture. Il ne retourne pas sa veste, il la brosse. Il ne va pas à l’Académie – pas encore –, mais c’est tout comme. Un « Quarto » vaut bien une Coupole.

Et maintenant, rions un peu avec Jacques Rossi qui a passé vingt-cinq années de sa vie au Goulag. Né en Pologne de famille française, on se perd à démêler l’écheveau de ses papiers d’identité. Espion, agent secret, voyageur clandestin, coutumier du « compartimentage », ce singulier personnage qui avait épousé la cause communiste aura payé au prix fort l’aveuglement consenti. Il est l’auteur d’un Manuel du Goulag (Éd. du Cherche-Midi), sorte de dictionnaire des mœurs et coutumes langagières de cette planète où convergèrent, déportés, des millions d’être humains aux beaux jours du stalinisme triomphant. Ce manuel est hélas épuisé, mais on peut se rattraper à la lecture de ces scènes de la vie quotidienne au Goulag, remarquablement éditées par Sophie Benech et présentés par Jean-Louis Panné[1]. Rossi (curieux pseudo de chanteur de charme) est un moraliste grinçant, ce n’est pas à Gorki que l’on pense quand on le lit, mais au grand modèle Chalamov, l’un de ces chats sauvages dont on se demande ce qui aurait bien pu les abattre. Le rire est plus que grinçant, qui évoque cette tache grise, là-bas sur la neige : on s’approche, on découvre un jeune détenu mort gelé et vidé de son sang par les truands qui avaient soif d’un peu de chaud. Vider le détenu de son sang, lui manger les reins, l’abandonner, nu, par moins cinquante degrés. On appelle cela, dans le jargon du Goulag, une « vache ». Et pourquoi donc ? Rossi nous l’explique bien volontiers : « On dit aussi un “bélier” ou un “bagage” »…Tous ces termes désignent des provisions de route ou, pour être plus précis, celui dont le sang et les reins seront consommés, encore tout chauds, par ses compagnons si, au cours d’une évasion, on se retrouve sans vivres. Il est toujours utile de savoir jusqu’où la bête humaine peut exercer ses talents. Et cela avec un souci de la propreté : ainsi le condamné à mort reçoit-il sa balle dans la nuque en même temps qu’un coup de pied au cul, pour ne pas se tacher le pantalon. On pense à tout.

Précisons que ce petit livre, banal par son titre – Qu’elle était belle cette utopie ! – figure, dans l’abondante littérature suscité par le Goulag, une sorte d’exception à sa manière : ramassé, concis, aigu, mordant, quasi cynique, souvent drôle, complètement terrifiant. Il intéresse tout lecteur pour qui cette histoire du Goulag ne concerne pas seulement les historiens de la politique du XXe siècle mais surtout tous ceux qui pensent que le sujet humain est un thème inépuisable. Jean-Louis Panné, dans sa préface, relève l’absence de toute « forfanterie » chez un homme qui savait sa part de responsabilité dans cette monstruosité. Rossi, mort en 2004, a terminé sa vie a plus de quatre-vingts ans en pleine forme, sillonnant les écoles à la rencontre des élèves pour leur raconter, leur expliquer. Un anatomiste extraordinaire de la croyance aveugle s’enivrant de ses propres cécités. On le vit invité par Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes, aux côté de Paul Ricœur. Il ne se considérait pas comme une victime dans la mesure même de son adhésion fanatique à la cause. Ne l’ai-je pas voulu, semble-t-il dire entre les lignes, se fermant lui-même la porte à toute excuse rétrospective. C’est ce qui s’appelle prendre de la distance avec soi-même. Élégance de maudit.

[1] Qu’elle était belle, cette utopie ! par Jacques Rossi avec la collaboration de Sophie Benech. Préface de Jean-Louis Panné, postface de Sophie Benech. Ed. Interférences, 201 p., prix non indiqué.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.