Durrafour-Taguieff sur Céline : l’enquête myope

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/02/2017

Le facteur vient de déposer à notre porte le volume Céline, la race, le juif par Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, aux Éditions Fayard[1]. L’ouvrage pèse quarante tonnes, comme à l’usage sous ce que l’on ose à peine nommer la « plume » de Pierre-André Taguieff. Jamais un livre au dessous d’un million de signes : Stakhanov, près de lui, semble un petit souffreteux. Cette fois, en plus, ils sont deux. Cette partie à quatre mains ne fait pas pour autant les affaires du style. Le livre est écrit comme un rapport de stage. Mais de cela, les auteurs se moquent, ils ne sont pas du petit monde exquis où l’on se pâme à la lecture des « pamphlets ». Ils sont la justice même. C’est impressionnant.

Le but de l’ouvrage, car il en faut bien un : faire tomber ce que les auteurs appellent « la légende célinienne », faire triompher la somme documentaire, l’implacable accumulation des faits qui démontrent à quel point l’antisémite Céline a poussé le bouchon, au-delà de ce qui paraissait déjà inadmissible. Qu’importe qu’il s’agisse d’un des plus grands écrivains du xxe siècle avec Proust et Beckett. Cela, les auteurs s’en moquent et à vrai dire, ils ont raison. C’est vrai, on se demande bien pourquoi l’obtention du prix Goncourt vaudrait comme une sorte d’excuse, la beauté de l’écriture venant laver l’abject, comme une éponge invisible. Moyennant quoi, les auteurs se simplifient la tâche : faire un sort aux « célinolâtres » dans un premier temps, ouvrir le procès dans un second temps. C’est le fantasme critique du livre : être à lui seul un tribunal de Nuremberg.

Hélas pour les auteurs, les choses ne marchent pas ainsi. Qui ne sait que l’écrivain Céline, traumatisé de la Grande Guerre, a poursuivi sa trajectoire d’écrivain comme un navire sans boussole, puisant dans sa seule capacité littéraire, il est vrai vertigineuse, la matière d’une vision de son temps ? Ecrivain du nihilisme, pris lui-même dans les filets, s’en débattant comme un beau diable, privé d’un Autre à qui se fier, comme le petit curé d’Ambricourt de Bernanos. Bernanos est le seul grand écrivain français à avoir vu clair dans ce puits sans fond. Il est dommage que Taguieff-Durrafour passent à côté du compte-rendu du Voyage publié dans le Figaro du 13 décembre 1932 : « Nous ne demandons pas si la peinture de Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie : elle l’est ». Bernanos a vu le point, ignoré par Darrefour-Taguieff : Céline, embarqué dans la folie de son siècle, devenant son œil du cyclone. Cela est essentiel à la compréhension de l’œuvre, que cela plaise ou non : à partir du Voyage et combien plus avec les ouvrages qui suivent (la fameuse trilogie, Nord, D’un château l’autre, Rigodon), Céline figure un interlocuteur majeur pour quiconque veut comprendre ce qui s’est joué, là, au travers de livres « boîtes noires ». Les fameux pamphlets, ici, n’allègent ni n’alourdissent : ils permettent de voir fonctionner à nu un esprit en proie à la passion du bouc-émissaire. Cela vaut la peine, encore faut-il s’en donner les moyens.

C’est une pitié de voir Taguieff-Durrafour passer volontairement à côté de ce défi. Myopes, infatigables soutiers de la masse documentaire, ils se persuadent que l’accumulation culpabilisante fera figure de Preuve avec un P majuscule. Or cette Preuve magistrale ne cristallise jamais comme il conviendrait, il manque toujours le dernier élément qui pourrait enfin faire basculer l’idole. Deux mille pages, trois mille, n’y changeraient rien. Fasse le Ciel que le duo Durrafour-Taguieff n’éprouve pas le besoin de revenir à la charge. Dix pages bien pensées pourraient suffire. Ils n’en sont pas capables. Au vrai, une véritable haine de la littérature se cache là derrière, qui laisse perplexe. Pourquoi ce besoin de s’en prendre à une prétendue idolâtrie, au lieu de lire ? Il n’y a pas d’« idole » hormis pour l’habituelle petite bande fanatique, familière des soutes de l’extrême droite. Dieu merci, il existe de vrais lecteurs de Céline, qui n’éprouvent pas le besoin de se cacher la vérité sur ses douteuses fréquentations, ses déclarations ahurissantes, son point aveugle dont il ne s’est jamais délivré. Cela change-t-il un iota à la dimension allégorique d’une œuvre majeure ? Pas le moindre. Il n’y a pas deux Céline, l’un bon, l’autre mauvais. Il faut considérer les deux et voir dans l’énormité des faits matière à approfondissement. Nous avons besoin de lecteurs intelligents, non d’exorcistes qui ont l’air d’inspecteurs de l’Éducation nationale. C’est ainsi : Céline a été le peintre nihiliste de son propre nihilisme. Il y a quelque chose d’émouvant, oui, d’émouvant, à le voir ainsi aux prises avec son démon.

Le plus troublant de ce livre est la haine de la littérature qui le traverse d’un bout à l’autre. Quel obscur règlement de comptes ! Quel curieux acharnement, fasciné, possédé par son sujet ! Mais c’est là un débat d’une autre nature, on laisse aux auteurs le soin de s’en expliquer avec leur propre conscience. Pour nous, qui avons souffert à les lire, nous retournons à l’œuvre. Féerie pour une autre fois.

 

[1] 1174 p.,  35 euros.

 

 
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