Du meurtre considéré comme rien du tout

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 19/11/2015

Tout le reste, à côté, paraît de l’avoine pour percheron, du grain à moudre pour colloque à Sciences-Po. Ces considérations savantes sur l’avenir du chiisme, ces variables sur l’influence du marché de la drogue, ces retrouvailles, tout à coup, avec le tsar du Kremlin hier encore méprisé, le charme pittoresque du quartier bruxellois de Molenbeek, où le passeport syrien s’achète en même temps que la bouteille de lait, quoi d’autre encore ? Tout cela n’est rien comparé à la faconde d’Abdelhamid Abaaoud traînant, hilare, au volant de sa bonne vieille Dodge un chapelet de cadavres mutilés. Ici s’arrête le doux ronron du débat entre spécialistes, ici l’écran radar s’affole. Certes, on use du mot de « radicalisation » pour désigner ce trou noir. Le mot est faible et même la relecture d’Hannah Arendt, sa célèbre version du procès Eichmann sous le signe de la « banalité du mal » ne colle pas. Alors quoi ? On pourrait donc tuer comme on décapsule un Coca ? Tuer ne voudrait donc plus rien dire du tout ?

Eichmann, dans son box, figure à la perfection le fonctionnaire nazi n’ayant même pas besoin de forcer la note pour faire du zèle. Le nazi lui-même est le fruit d’une longue histoire dont nous n’avons pas épuisé l’analyse. Mais Abaaoud ? Hier encore, ce jeune homme était un voisin exquis. Sa mère, son père, ses frères et sœurs partageaient les repas, disaient les prières, et il n’y avait rien de spécial à tout cela. Et voilà qu’un beau matin la chaise est vide. En un clin d’œil, invisible à l’œil nu en tout cas, le garçon est passé du gentil frérot au monstre coiffé d’un sympathique bonnet de laine. Que s’est-il passé qui rende compte d’un tel vertige ? On invoque les heures perdues de prison, conséquences d’une menue délinquance qui se met insidieusement à prendre. Mais cela suffit-il pour comprendre ?

De bons esprits cultivés invoquent le « vide spirituel ». Il paraît que l’Islam radical vient occuper la place vide laissée par un catholicisme qui ne dit plus rien à personne. Ces mêmes bons esprits répètent à satiété que la jeunesse est en manque de transcendance, qu’elle ne se satisfait pas des jeux vidéo qui lui servent de réel, faute d’une confrontation véritable avec ce monde. Et certes, il y a bien du vrai dans ces lamentations. Mais pourtant, ce lamento a trop pour lui pour ne pas être suspect à son tour de superficialité morale. Les jeunes gens de vingt ans mitraillés à la terrasse d’un café n’étaient pas coupables de « vide spirituel ». Il n’y avait rien de décadent à boire un verre entre amis. Ils lisaient des livres, allaient au concert, s’intéressaient à toutes sortes de domaines de la vie du monde et de l’esprit. Ils n’avaient rien à envier à leurs ancêtres qui n’ont pas vu venir.

Il existe, à l’heure où nous parlons, des jeunes gens qui étudient telle partition de Bach ou de Mozart, tel manuscrit de Cervantès ou de Tolstoï, cela dans la plus parfaite discrétion. Ils ne figurent pas sur les statistiques du déclin spirituel. Quelque chose nous dit même que si tout ne s’est pas encore complètement effondré, c’est grâce à cette patience discrète, qui ne fait pas parler d’elle et tient pourtant la baraque. Certes, cela laisse entière l’énigme posée par le sourire terrifiant de Abdelhamid Abaaoud. L’hypothèse du vide spirituel a beaucoup pour elle, mais il se pourrait seulement qu’elle soit encore bien plus profonde qu’on ne saurait le croire.

Michel Crépu

 
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