Du côté de Noailles

| Publié le : 14/09/2018

J’ai reçu mon carton : « La vicomtesse de Noailles sera chez elle le samedi 12 décembre à 10 heures Musique. » J’y serai, bien entendu, promis une fois encore à l’une de ces folles séances théâtrales et musicales, dont « Marie-Laure » a le secret. Son mari le vicomte Charles paraît plus discret. On pense qu’il va se coucher le premier. Elle, reste avec ses amis artistes. Cela va de Crevel à Giacometti, de Cocteau à Balthus, cela sans fin. Place des Etats-Unis, à Paris, ou bien à Hyères dans cette fabuleuse villa conçue par l’architecte Robert Mallet-Stevens, qu’on peut visiter aujourd’hui. Un livre merveilleux (1) lui est consacré par Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lastienne. On est dans le parfum sud des années 20, Charles a d’ailleurs écrit un ouvrage exquis sur les plantes méditerranéennes. Marie-Laure n’est pas très belle à la manière de Grace de Monaco. En revanche, elle éclate d’une générosité qui n’est qu’à la portée des très riches. Les auteurs citent Henry James : «  J’appelle riches ceux dont les moyens peuvent satisfaire les besoins de l’imagination. » Les Noailles étaient de ce petit groupe de happy few, c’est le cas de le dire. C’est le mot « besoins » qui frappe ici, comme s’il s’agissait de pouvoir aller aux toilettes à son gré.

Ils sont curieux avec leurs déguisements à la grecque, lunettes cerclées à carreaux noirs et blancs, ou bien ayant l’air d’arriver du Tour de France ou bien encore d’une salle de sport-piscine où les anneaux pendent comme dans un tableau de Balthus. Ils aiment donner aux autres, les artistes surtout, de quoi fabriquer leurs propres lanternes magiques. Soudain nous pensons à cette lanterne chinoise jetant des lumières vertes dans un quelconque livre de José Cabanis (car il est bon pour l’esprit de penser régulièrement aux livres de José Cabanis). Le goût de la féerie, du déguisement, des saynètes qui demandent beaucoup d’argent. Mais qu’importe : on est là pour pousser le principe de plaisir dans ses derniers retranchements. On voit une photo du manuscrit des Cent vingt journées de Sodome. Mais rien ici de l’espace sadien. C’est un jardin d’enfants joyeux, qui s’amusent du matin au soir. Marie-Laure semble sans cesse à dire « et demain, à quoi jouons nous ? » D’où vient leur fortune ? Les auteurs expliquent tout cela, nous avons déjà oublié car nous sommes partis jouer au ballon avec Cocteau à la piscine. Ce soir, il y a bal, comment vais-je me déguiser ? Il faut que je demande à Poulenc qui prévoit un « petit concerto chorégraphique » payé 25 000 francs (francs d’époque). Parfois, on s’agacerait presque de cette fête perpétuelle, avant-goût du paradis.

Un mot quand même sur la villa de Mallet-Stevens, d’une géométrie très « bauhaus-De Stijl » si l’on ose dire ; cubes, escaliers, angles, coursives. Un bateau à quai, immobile dans ses jeux avec la lumière éclatante qui oblige à trouver des idées de fraîcheur inédites. On s’attendrait à tomber sur Proust, retour d’une promenade en mer. Charles aura ce bon mot : « Proust ? On le lisait pour avoir des nouvelles de nos amis ». Merveilleuse photo du comte de Beaumont « dansant lors du divertissement gothique ». C’est un cérémonial chinois, ou bien des confins d’une quelconque contrée des bas fonds de Paris, on entend encore les clochettes et les tambourins. Paul O’Doyé est le photographe. Cela a lieu au « bal des matières », Paris, 19 juin 1929. Vous êtes bien sûr que cela a eu lieu ? Mais oui. Marcel Proust ne se voyait pas forcément, comme Marie-Laure, avec un panier sur la tête, ou des coquillages accrochés à la ceinture. Mécènes passionnés, les Noailles ne sont pas, en même temps, des personnages très proustiens. Paradoxalement, ils sont trop snobs, sans le ridicule des Verdurin, qui ne pourraient pas suivre. C’est autre chose, de proprement inimitable. Tout le premier XXe siècle artistique est venu piquer une tête à la villa Noailles, bruncher chez Marie Laure, dans le palais de la place des Etats-Unis. Même Jean Dutourd en était. Pour mesurer tout cela, il faut lire l’admirable Introduction à La Recherche du temps perdu par Bernard Fallois qui vient d’être réédité par la maison qui porte son nom (2). De Fallois note que La Recherche est le seul roman moderne achevé, ce qui n’est pas très gentil pour le Ulysse de Joyce. Modèle de clarté et d’intelligence, cette Introduction devrait faire des ravages auprès des fans de Marcel.

           

(1)  Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle. Alexandre Mare et Stéphane-Boudin-Lestienne. Villa Noailles, Hyères (sans mention de prix).

(2)  Ed. de Fallois, 316 p., 18 euros.

 
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