Drôles de journées

Drôles de journées
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 30/03/2018

La cour des Invalides ne désemplit pas, à guichets fermés. Après Jean d’Ormesson, Arnaud Beltrame, qui a donné devant tout le monde un exemple bouleversant de courage et d’héroïsme. Les mots manquent naturellement pour dire le vrai de cette histoire qui convoque sans cesse le récit français. Du reste, Jean d’Ormesson n’était pas un héros au sens où l’est le colonel Beltrame, mais ils appartiennent tous les deux à ce grand récit dont on serait bien en peine de connaître l’auteur. Jean d’Ormesson, fasciné par l’Histoire, ses ellipses innombrables, avait son idée sur la question. Et alors ? nous dit un lecteur, qu’est-ce que cela change, de savoir qui est l’auteur ? Il est vrai que cela ne change rien et ne fait pas revenir le colonel. Cela donne éventuellement le sentiment que l’on peut donner son avis, un peu comme le personnage de roman se dresse tout à coup de la page et demande à son créateur si cette plaisanterie va durer encore longtemps. On peut toujours rêver à une telle scène. Il est d’ailleurs curieux que les personnages de roman soient aussi coulants avec leurs auteurs. On pourrait même imaginer, pourquoi pas, une grève des personnages. C’est juste que l’on voudrait comprendre ce qui a lieu. Le déchainement de violence, par spasmes terrifiants, réclame une intelligence de la situation. On veut bien, à la rigueur, ne pas savoir qui est l’auteur, question sophistiquée, mais on veut absolument comprendre.

Mireille Knoll, assassinée à 85 ans, a-t-elle eu le temps de se poser la question ? Elle avait échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv, en 1942. Elle aura eu un gros demi siècle à sa disposition à repenser à tout cela, dans le calme parisien d’un petit appartement loin du théâtre des opérations. Et puis non, pas moyen finalement, d’échapper à la malédiction d’être juif. Pas moyen de trouver un petit coin tranquille pour se reposer d’une existence mouvementée. Nous autres qui lisons Sainte-Beuve et ses causeries d’un Paris de 1850, nous pouvons nous faire une idée de ce que pouvait être alors – dans le meilleur des cas – une vie paisible, telle celle du marquis d’Argenson « qui aimait les lectures de toutes sortes, l’histoire, les estampes et l’instruction qu’elles procurent sur les mœurs du temps passé, jugeant sainement des choses et des hommes qu’il avait sous les yeux… » D’Argenson n’arrêtait pas de travailler pour le plaisir. Il ne fut jamais un grand ministre, mais on l’aimait bien. Lous XV se moquait gentiment de lui durant les conseils, quand il demandait à la cantonnade : « N’ y a-t-il pas là-dessus un mémoire de M. d’Argenson ? » Et tout le monde riait, c’était le bon temps. Personne n’imaginait que Louis XVI, au pied de l’échafaud, quelques années plus tard, demanderait si l’on avait des nouvelles de M. de la Pérouse. Et personne non plus, à la table de Louis XV, n’imaginait quelque chose comme une rafle à cinq heures du matin, les enfants en priorité, à destination des chambres à gaz.

Ces considérations d’heure du thé, ne font pas revenir non plus Mireille Knoll. Tout le monde, ou presque, est descendu dans la rue en son honneur, c’était bien le moins. Le plus, c’eût été quoi ? Démanteler les réseaux sociaux ? Chacun sait bien que cette peste d’un nouveau genre n’est pas contrôlable, elle va plus vite que les défilés de chemises brunes. Et chacun sait bien aussi, que les réseaux ne se résument pas à un défilé perpétuel de nouveaux barbares. La vérité est que tout le monde est débordé et que les analogies, ces béquilles, ne suffisent pas à rendre compte. Aux Invalides, Emmanuel Macron en a appelé Jean Moulin à la rescousse. Il n’y avait rien à redire à cette invocation, une sorte de trésor national miraculeux. Cela ne change rien au désastre, au moins sait-on que le trésor est là. Et qu’il peut servir. Le colonel Beltrame vient d’en administrer la preuve, sous les yeux, pourrait-on dire, de Mireille Knoll. Drôles de journées.

Michel Crépu

 
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