DiCaprio revient, Trump arrive

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 25/02/2016

Donald Trump, au contraire du personnage joué à l’écran par Leonardo DiCaprio dans le film d’Alejandro Iñarritu, The Revenant, n’est pas un fantôme. Il ne revient pas, il arrive. Il est comme le grizzly fonçant sur DiCaprio qui n’a même pas de moufles pour se défendre. C’est d’ailleurs une des étrangetés du film d’Iñarritu de plonger ses personnages dans les eaux glacées du grand nord canadien, cela comme s’il s’agissait d’un immense jacuzzi. On déchiquète des jambons d’ours, on plonge son coutelas dans un steak d’indien mort, on boit en direct à la gourde, comme un boy scout qui se respecte, pète et rote : tout est fait pour nous convaincre que nous sommes là sur les lieux de la plus haute sauvagerie, mai rien n’y fait : ce chiqué magistral, tourbillonnant de neige et de galops éperdus, nous laisse froids. Avoir froid, c’était bien le moins qu’on pût attendre d’un film en route vers la gloire du Golden Globe. Mais froid d’ennui, c’est embêtant.

Tout autre est la situation de Donald Trump, candidat à être l’homme le plus puissant du monde. Il trône désormais au plus haut des sondages, dans toute sa faconde de riche vulgaire. On a d’abord jeté un œil distrait à ses frasques oratoires, on s’est ensuite arrêté un instant pour considérer la performance, un de ces pittoresques dont l’Amérique politique a le secret avant de faire valoir les principes puritains de Harvard. On se disait : « Le bonhomme est étonnant, il va exploser en plein vol. » Ce qui a lieu pour l’instant est exactement le contraire de cette prédiction. Non seulement Trump n’explose pas, mais il engrange. Le grossier personnage, raciste comme Jean-Marie Le Pen n’ose pas l’être, s’amuse de pousser son bouchon toujours plus loin et cela dans un grand éclat de rire, cauchemar de Mrs Clinton. Imagine-t-on un débat télévisé entre Donald et Hillary ? Le macho s’esclaffant des secrets de boudoirs de la White House. On ne veut pas y croire et la chose terrible s’avance à grands pas.

L’alerte générale est décrétée chez les bobos cultivés de la côte Est. À moins qu’ils ne trouvent, eux aussi, du charme à ce monstre ? Un snobisme pro Trump est pensable. Dans les salons parisiens, tout n’est plus désormais que : « Vous avez vu, Trump ? C’est terrifiant. »Le problème est que l’on ne peut pas affubler Donald Trump de l’épithète insultante de « facho ». Vu que l’Amérique est le pays qui nous a délivré du fascisme, on voit mal comment le répertoire en usage ici vaudrait outre Atlantique. Point de Vichy ni de Maréchal qui vaille dans les profondeurs du Middle West. On y carbure à un autre genre de pétrole idéologique. Lequel au juste ? Jusqu’où l’amour-propre américain, las des subtilités de l’élégant Barack Obama, peut-il satisfaire son besoin de gloire cinématographique ? Il y a déjà simplement que Donald Trump exprime la hargne anti-establishment à un point de rage qu’il serait tout de même bon d’ausculter. Comment en arrive-t-on à rendre crédible une telle exaspération ? Dire : « c’est terrifiant » ne suffit pas à dissiper ce cauchemar. Ce n’est pas à un revenant que nous avons affaire, mais à un phénomène nouveau et profondément dérangeant. DiCaprio ne peut rien pour nous.

 

Michel Crépu

 

P.S. : Signalons également la parution de la revue France Culture Papiers, numéro de printemps 2016. Au sommaire, un volumineux dossier Chicago, mais aussi Svetlana Alexievitch, Agatha Christie, Edward Hopper… 14,90 €.

 
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