Dernières nouvelles de l'empereur

| Publié le : 14/03/2019

Perrin et la BnF publient un fort volume[1] constitué de documents inédits ayant tous trait à la captivité de Napoléon sur l’île de Sainte-Hélène jusqu’à sa mort le 5 mai 1821. Documents extraits pour la plupart des archives d’Hudson Lowe, gouverneur de l’île, au service de sa Majesté britannique. Hudson Lowe est l’une des grandes figures du Méchant pour les siècles. Il a été odieux avec l’empereur, tatillon, persécuteur de la broutille. Personne ne l’aime, les Anglais l’insultèrent à son retour à Londres. Lui croyait qu’il avait bien travaillé. Qui ne sait ces ultimes épisodes de l’après-Empereur? Mais alors quoi, ce livre ? Tout n’aurait-il donc pas été raconté du dernier chapitre de l’épopée ? On ouvre, on tourne les pages, d’un médaillon à une petite cuiller, d’une aquarelle à un nécessaire médical. Et la magie opère, elle est là, toute de suite, dans cette lumière océanique qui soulève les rideaux pâles du salon où l’on a joué aux cartes, le soir. C’est un théâtre où les derniers fidèles, surtout Bertrand, Montholon, Gourgaud, composent une scène infiniment triste et grande à sa façon, pathétique, mesquine, hors norme. Malraux regrette dans sa préface aux Chênes qu’on abat que Chateaubriand n’ait pas fait le voyage. « Il y eût écrit son plus beau chapitre. » Il a raison, mais qu’importe. Le scintillement de la vaisselle impériale suffit à notre rêverie. Tout nous parle ici de l’aventure incroyable, si irréelle avec ses journées d’ennui, ses pinaillages de courtisans esseulés, ses petites histoires d’alcôve.

Et voici, exécuté au crayon par Planat de la Faye, un portrait de Napoléon en profil, qui nous laisse éberlués par la justesse de saisie. L’empereur déchu ressemble à un gros garçon de ferme qu’on aurait embauché au ramassage des noix. L’homme qui a fait trembler l’Europe accepte désormais son sort, il met un chapeau de paille à la place du bicorne. Le matin, il dicte le « mémorial » à Las Cases, l’après-midi il fait du cheval et les jours passent. Ou plutôt non, ils ne passent pas. Cela dans la chaleur, le grouillement des rats, la nuit le toussotement d’une sentinelle. Napoléon, le soir à dîner, dit que si les choses avaient tourné autrement, il serait roi de l’Orient. On l’écoute, le nez dans l’assiette. Car les choses, les fameuses choses, ont tourné d’une autre manière. Chacun le sait et tente malgré tout d’en tirer profit. Ce sera à qui raconte le mieux la vie à Sainte Hélène, avec l’espoir de rentrer riche en Europe les poches pleines de scoops.

La vérité est que même l’Angleterre, son ennemi juré, ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Hudson Lowe a beau se vouloir impitoyable à la surveillance, il n’en demeure pas moins un Hudson Lowe, c'est-à-dire rien. Ses archives, ses instructions ne sont toujours que des tours de clés supplémentaires. Napoléon, même coiffé d’un chapeau de paille et l’allure d’un bedeau, continue d’être un héros épique. C’est pourquoi une assiette en vitrine, où l’empereur a dîné, est un chapitre en soi de l’épopée. Après ce sera autre chose, le XXe siècle qui ne connaît pas l’aventure mais l’extermination. Ce volume, composé magnifiquement par Charles-Eloi Vial, nous permet de saisir l’abîme qui sépare le XIXe siècle de son suivant. Ce sont ces merveilleuses petites aquarelles, scènes d’après-midi en plein Atlantique qui nous transmettent quelque chose d’infiniment précieux, qui ne fait pas oublier ni la guerre ni les cadavres de la retraite de Russie. Mais nous avons là l’essence d’une histoire qui n’aura duré quelques années. L’île de Sainte-Hélène ressemble à l’île des morts du tableau de Böcklin et pourtant elle n’est pas funèbre, elle est simplement désolée. Après-midis pluvieuses, aux vents balayés de soleil… C’est peut-être le chapeau de paille du garçon de ferme qui nous sauve du pathos mélancolique. Il est vrai que les derniers mois ne prêtent guère à l’élégie. C’est notre faim de grandeur qui réclame, en vain. Tout juste quelques spasmes de mémoire décomposée et la mort étend son voile.

Napoléon aurait bien voulu être exilé aux États-Unis. Dans le Dakota, il aurait donné des conférences sur la bataille d’Aboukir. Et les paysans du Texas se fussent précipités à une soirée de causerie sur Austerlitz. Il n’en a pas été ainsi. Napoléon n’a pas eu la possibilité de faire son Tocqueville, on ne peut s’empêcher de le regretter. Mais tout dans cette histoire, fait qu’on ne peut s’empêcher. D’admirer, de rêver, d’imaginer, de se perdre dans cette immense scène soudain minuscule, un point à la surface des eaux.Il fallait sans doute cette sorte d’écrin sans histoire, au beau milieu de l’océan, pour que nous puissions, en échange, éprouver le gouffre intime de ce qui a été le seul et dernier grand roman vrai.

 

[1] Charles-Eloi Vial, Napoléon à Sainte-Hélène. L’encre de l’exil, Perrin-BnF Éditions, 302 p., 29 €.

 

 
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