De son pays, de son temps

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 18/05/2017

Mlle Zélie, de Saint-Cricq-la-Popette, dans l’Indre, nous écrit : « Cher blog de la NRF, vous avez pressenti la montée en gloire d’Emmanuel Macron dans votre carnet du 27 mars de cette année, ce qui montre à quel point la NRF sait toujours voir venir. Vous eussiez pu faire preuve de la même divination quant à la montée en gloire de Françoise Nyssen, désormais ministre de la culture. Dommage ! Car il est toujours délicieux d’avoir raison avant tout le monde. Promettez nous, cher blog, de nous faire encore de jolies surprises dans les mois qui viennent. »

Il est vrai que l’angelot fulgurant a détruit en moins de huit jours tout l’édifice politique sur lequel reposait la maison France. Quoiqu’il en soit de la suite, force est d’admettre que l’angelot tient plus du fauve que du premier communiant. En un certain sens, il y a du Richard Descoings dans cette irruption de jeunes énarques surdoués, à qui rien ne fait peur. L’ancien directeur de Sciences-Po, adulé de ses étudiants, mort dans de mystérieuses circonstances à New York, avait ce côté bien costumé du cogneur comme on en voit chez Scorcese. La comparaison a ses limites, l’ENA aussi. Simplement, on ne voudrait pas être sur la trajectoire du gant de boxe d’Édouard Philippe. De la douceur, de la cogne. Un conseil : anticipez le coup droit qui a l’air de venir du gauche. Et vice versa.

Françoise Nyssen, présidente des Éditions Actes Sud, devient un personnage politique. Un jour, on racontera la métamorphose irrésistible de la petite maison de Provence en citadelle parisienne. Il faudra un Balzac tendance bobo pour remonter la piste des nœuds successifs qui ont fait l’actuelle puissance. Les éditions Actes-Sud, c’est là une réussite, incarnent un certain esprit du temps, à ne pas confondre trop vite avec l’éternité de l’art. Qui décide de cela, hors les livres ? Être de son temps est un long travail d’imprégnation qui porte des fruits longtemps après que la saison est passée. Les apparences sont trompeuses. Tel qui croyait « en être » s’aperçoit qu’il a raté le train ; tel autre qui se jugeait « out » se trouve soudain au cœur de la machine. C’est amusant.

En un moment émouvant, Laurent Fabius a cité Chateaubriand devant le nouveau Président : « Pour être l’homme de son pays, il faut être l’homme de son temps ». Phrase simple et profonde qui veut simplement dire qu’une parole émanée du néant chimérique ne vaut rien si elle ne passe pas l’épreuve du présent réel. Pour Chateaubriand, le présent réel, c’était l’après révolution où plu rien n’était comme avant. La question se pose de savoir désormais dans quel genre de présent réel nous sommes. Ce sera en un sens le travail de Françoise Nyssen de nous en dire un mot. On le sait bien que les ministères ne servent à rien, sinon à être remplacés. Tout l’art est d’occuper l’intervalle, sans vanité excessive. Alors seulement, on peut laisser une trace, sinon rien. Se faire tout petit, avec la pendule, pour voir loin et grand. Chère Mlle Zélie de Saint-Cricq-la-Popette, je sens que le moment est venu de relire Delphine, de Madame de Staël qui vient de reparaître en « Folio classique » : «…j’ai des occupations pour chaque heure, quoique rien ne remplisse mon existence entière ; j’unis les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie. »

 
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