De quoi sommes-nous les contemporains ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 02/04/2015

« Le calendrier ne répond pas bien » objectait Barthes à cette question qu'il se posait à lui-même et qui pourrait être la nôtre, aujourd'hui, à la NRF, en 2015. « Dis moi de quoi tu es le contemporain, je lirai ta revue. » Barthes, c'était au bon temps du Collège de France, vers 1977, quand l'auteur des Mythologies y donnait sa première leçon. Le calendrier avait ses petites habitudes. Il donnait à Barthes l'envie d'aller voir ailleurs, au Japon notamment. Il y avait bien des événements, cette écume légère, mais enfin, l'horloge française battait à son rythme encore giscardien, un peu lent. Depuis, l'Histoire a suivi ses eaux profondes, tour à tour déclarée morte clinique à la chute du Mur, puis soudain réveillée, quand on s'aperçut qu'il était encore possible de faire la guerre en tuant des gens.

À l'heure des simulacres et du virtuel, on en était venu à croire que le réel, ce machin pour gros naïfs, était bon pour la casse. Et puis finalement non. Il semble que l'Histoire (on met une majuscule exprès) ait encore un mot à dire et le réel quelques trouvailles inédites dans son sac. Ainsi, un commandant de bord a-t-il récemment voulu fracasser à la hache la porte d'un cockpit aux mains du diable lui-même. Il n'y est pas parvenu, étant donné que le verrouillage dudit cockpit était censé protéger des irruptions terroristes. On connaît la suite. Si ce n'est pas du réel, on se demande ce que c'est.

Comme d'habitude, le diable est dépressif, gentil avec ses voisins de quartier, coureur de marathon à ses heures perdues. Aucun romancier, à l'heure où nous parlons, n'aurait osé un casting pareil. Qui, bientôt, dans le rôle d'Andreas Lubitz ? Brad Pitt pourrait faire l'affaire. Ou Matt Damon ? En attendant le film du crash, la France se repose d'une élection vécue sous hypnose du Front National. On dirait que là aussi, le réel a parlé à sa manière, comme quand il fait un peu de politique. L'apocalypse fasciste tant attendue par ceux-là mêmes qui font mine de la redouter (elle les justifie dans leur inaction) n'a pas eu lieu. Pourtant, il s'est passé quelque chose. Quoi donc ? Le résultat d'une fatigue sociale, d'un épuisement. Les grandes légendes de l'histoire politique française, par exemple le Nord ouvrier à gauche, s'effondrent soudain comme ces vieux icebergs qui, au bout de mille ans de réchauffement climatique, s'écroulent dans les eaux tourbillonnantes. Y a-t-il une explication à cela ? Probablement. L'humiliation, le déclassement, le mépris, l'arrogance pourraient y être pour quelque chose, c'est possible. Allez savoir.

Nos chères « grandes écoles », ÉNA et autres Science Po, devraient avoir leur idée sur la question : n'y apprend-on pas les règles du pouvoir et de la responsabilité ? Raphaëlle Bacqué vient d'écrire la vie de feu Richard Descoings, alias Richie, directeur de Scienes Po, qui en sortait – de l'ÉNA [Richie, Grasset, sortie le 15 avril 2015]. Un ouvrage remarquable et instructif. Descoings sortait de l'ÉNA pour « en être », faire partie d'un Corps qui met à l'abri de tout. Ce mystérieux jeune homme aura passé, en même temps, pour un dispendieux sauvage et un défenseur de la cause des « défavorisés ». Cynisme éhonté, modernisme éperdu, affect en délire, tout ça en même temps. Le système français, avec ses fauves et ses caciques ornés de la Légion d'Honneur (parfois les deux en même temps) permet donc ce genre d'exploit. Exotique-rétro : on voit passer dans le livre de Raphaëlle Bacqué la silhouette familière de René Rémond. René Rémond, vous savez, qui commentait les soirées électorales à la télé. Lui aussi a dirigé Sciences Po. Cela se passait en des temps très anciens, justement l'époque où Roland Barthes se demandait de quoi il était le contemporain. Après tout, quarante ans plus tard, le calendrier ne répond pas si mal.

Michel Crépu

 

commentaires

Caroline | 2 avril 2015
Merci Michel ! Très heureuse de vous lire à nouveau !

JPG | 2 avril 2015
Ah ! Je vous retrouve enfin. C'est pas que je sois malheureux avec Valérie Toranian, mais j'étais habitué à vous. Si ce n'est pas trop cher, peut-être m'abonnerai-je à la revue de la NRF !? J'attends de vos nouvelles à ce sujet. En attendant, j'ai lu Un jour. Ce n'est pas tout à fait le livre que j'attendais, mais je l'ai lu avec intérêt. Pour le rôle de Lubitz, je doute que Brad Pitt ou Matt Damon accepte, car c'est un rôle de perdant… A bientôt de vous lire.

 
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