Dans quel genre d’années trente sommes-nous ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 21/12/2017

On ne peut pas dire que l’ancien prix Goncourt Pierre Lemaitre (Au revoir là-haut, chez Albin Michel)ait pâti d’un excès de succès, danger mortel pour qui a reçu la récompense littéraire suprême. Son dernier roman, Couleurs de l’incendie (Albin Michel) est excellent comme s’il s’agissait d’un premier tour de piste. Il raconte la chute d’un empire bancaire au temps des années 30, février 27 pour être précis, où tout bascule dans le livre pour des raisons qu’il serait inconvenant de dévoiler au lecteur. Retenons simplement que Pierre Lemaitre a réussi, en recourant aux moyens romanesques du bon vieux fonds traditionnel narratif, à mettre en scène un tournant d’époque qui nous obsède tous : le fameux tournant des « années trente » où la promenade à la campagne tourne au défilé de chemises brunes sans que personne n’ait vu venir. Le Goncourt de cette année, L’ordre du jour d’Éric Vuillard (Actes Sud), a réalisé le même objectif, en usant de moyens narratifs plus sobres, mais pas moins efficaces. Notre ami Jean-Pierre Dandrelin, fidèle observateur de la scène littéraire, a relevé cette phrase, sous la plume de Lemaitre : « André était là, vêtu de son éternelle redingote gris foncé, ses souliers éculés cirés avec l’énergie du désespoir. » Dandrelin nous écrit (on le cite avec sa permission) : « ah ! cette « énergie du désespoir appliqué au cirage des souliers a quelque chose de bernanosien, dans l’acharnement pathétique à faire briller une misérable paire de brodequins !  » Le cher Dandrelin a bien senti qu’il y avait là quelque chose à faire entendre. La paire de brodequins « éculée », c’est encore le souvenir des tranchées de 14, ce qui reste d’un monde qui a sombré dans la boue et qui a perdu toute force symbolique. Chez Vuillard, cette même désagrégation a lieu dans le silence feutré des salons diplomatiques et bancaires où l’on cause chambre à gaz comme s’il s’agissait d’une nouvelle mesure d’économie. Mais dans les deux cas, l’image, le récit, le roman agissent bien à la manière de sondes exploratoires qui nous renseignent sur la vérité d’une époque.

Ceux qui n’ont pas vécu ces temps se demandent comment leurs aînés ont pu rater à ce point la claire vision de ce qui arrivait comme un tsunami. Ils feraient mieux de se demander quel genre de brouillard les empêche d’identifier ce qui se joue en ce moment en Europe et qui crève les yeux. L’antisémitisme fait rage sur les réseaux sociaux, la haine des institutions européennes vues comme un establishment concocté exprès pour l’élite, l’angoisse devant une dématérialisation générale sans cesse plus impérieuse, toute puissante. Cela suffit-il à justifier le parallèle avec les « vraies » années trente ? M. Sebastian Kurz, le nouveau chancelier autrichien qui n’a pas craint de s’allier avec le parti d’extrême droite FPO regarde la scène de ses yeux bleus clairs comme au retour d’une descente de ski. Qui est-il ? Que veut-il au juste ? On va le savoir très vite, si ce n’est déjà le cas, sans parler de la Pologne et de la Hongrie. Ce que veut surtout M. Kurz c’est la restitution d’un « chez nous » calorifère. La crise migratoire au cœur de l’Europe a mis le feu aux poudres : même Angela Merkel, qui était si ferme sur son principe d’accueil, a dû reculer. Dans le même temps, et ceci doit être aussi compté : la scène intellectuelle, littéraire, européenne n’est pas gangrenée, autant qu’on pourrait le croire. Du moins en apparence. Car ce ne sont là que des impressions tremblées, qui ne disent pas le fond de l’affaire. Il faudrait tout tenir ensemble : le travail littéraire qui a lieu sous nos yeux, l’évolution d’une société follement ludique où il n’est pas rare de voir des cadres très sérieux se relever la nuit pour s’adonner à des jeux vidéo où l’on « élimine » son ennemi à coup de petites fusées dévastatrices. Comme c’est amusant. Et le film continue. Ainsi s’est-on ému ici ou là de la décision de republier chez Gallimard les fameux pamphlets de Céline, comme s’il fallait se protéger illusoirement d’un cordon sanitaire séparant le bon grain de l’ivraie célinienne. Répondons simplement que les pamphlets appartiennent tout à fait à l’œuvre générale de l’auteur du Voyage au bout de la nuit et qu’il est grand temps qu’ils soient lus comme tels, plutôt que sous la poche trouée du manteau. Sonner le tocsin est ridicule alors même que tout le monde pouvait se procurer ces pamphlets depuis longtemps. Mieux vaut entrer calmement dans le tourbillon d’un destin littéraire hors du commun. La manie du tabou est ici très mauvaise conseillère. Nous ne sommes pas en 1930, nous sommes en 2018. Rendez-vous l’année prochaine.

Michel Crépu

 

 
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