Critique or not critique

Critique or not critique
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 04/04/2019

M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable. Insatiable et bien le signe qu’il ne cherchait pas à édifier une cathédrale, ni même un institut à la mode genevoise du regretté Starobinski. M. Kechichian a bien raison de monter au créneau pour défendre le critique alors même que chaque semaine présente des signaux inquiétants d’ailleurs indéchiffrables, de réseau social en réseau social, où le sort d’un roman ne dépend plus que de l’humeur torve d’un mauvais coucheur qui ne sait pas comment tuer sa journée. Mais ne pleurons pas le temps où Angelo Rinaldi apportait sa chronique à l’Express comme un marmiton porte à bout de bras le civet de lièvre juste chassé de la veille. Il est trop tard pour ramener à la poupe l’un de ces marins de tempête qui n’hésitait pas à braver les préjugés, comme l’était Rinaldi.

Le hasard des circonstances, alors même que nous restions à méditer le triple non de M. Kechichian, nous a remis entre les mains l’essai de Raymond Picard de 1964 publié chez Pauvert : Nouvelle critique ou nouvelle imposture. Pamphlet brûlant envoyé au jeune Roland Barthes de la même époque. Il venait de publier son Racine qu’on s’arrachait, buvant avec délices à cette prose barthienne toute piquetée de majuscules analytiques. Le pamphlet de Picard est fort amusant à lire tant l’auteur n’a pas de difficulté (il est lui-même un racinien de haut volée) à mettre en évidence les bourdes moliéresques du futur auteur des Fragments du discours amoureux. On s’en amuse d’autant plus qu’à la même époque nous faisions partie des « fans » – on fête aujourd’hui le cinquantième anniversaire de Woodstock –, prêts à fusiller sur le champ tout contrevenant à la mode érigée en bannière. Picard est impitoyable et en même temps, il « passe à côté » de ce qui était en train de se configurer, à travers un mélange inextricable de pharmacopées philosophiques et d’intuitions poétiques que Barthes lui-même mit beaucoup de temps à avaler.

Son dernier livre, La chambre claire, donnait raison, rétrospectivement à Picard, pour la simplicité, le congé donné aux pseudo concepts. Il ne s’était pas non plus trahi, à chercher comment mettre ensemble, dans une même phrase, Lacan et Port Royal. Il y avait dans cette cuisine, à boire et à manger. Les intoxications alimentaires ne firent pas les ravages que l’on redoutait. Quant au « critique » défendu par l’honorable M. Kechichian, il a continué à emballer des salades dans un papier qui avait servi à imprimer les dernières strophe d’Iphigénie...

 

 
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Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

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