Comédie française

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 20/04/2017

La saison théâtrale s’achève. La folle de l’Élysée, pièce en trois actes de Bernard Duchapon arrive à son dénouement. Le dernier acte se tiendra dans les escaliers sanglants de l’Élysée. Rouges du sang versé par les candidats malchanceux. La pièce a été un immense succès, elle s’est jouée à guichets fermés sans forcer sur les comités d’entreprise à tarif réduit. La NRF, cette vieille théâtreuse à la voix de cigarettes ne s’est pas ennuyée du tout. D’ailleurs, on s’en rend compte à la lecture du colloque des Treilles[1] sur l’art de la mise en scène par Gide, Copeau et Schlumberger, le souffleur n’a jamais eu de secrets pour cette dame des lettres. Se montrer aux autres, c’est encore écrire un peu, d’une autre manière. Claudel dit dans le Soulier : « Il y a la scène et il y a la salle » Eh bien nous lui répondrons que nous sommes des deux.

Mais baste ! À l’écart de toute opinion politique personnelle, la NRF tient à rendre hommage aux acteurs qui ont réjoui nos soirées de printemps. Le prix de l’Envolée lyrique revient sans discussion à Jean-Luc Mélenchon, de la troupe France insoumise. M. Mélenchon, dans une veine hugolienne digne de Ruy Blas a réussi l’exploit de ravir à l’extrême droite ce qui lui paraissait lui revenir de plein privilège : parler la langue des déclassés qui porte son alphabet à gauche. Sa faconde a réussi à nous faire croire que la vie ordinaire et celle qui se déroule sous les cintres ne font qu’une seule et même chose palpitante. Féerique. M. Mélenchon a tout bonnement été féérique – en plus en hologramme. Les enfants étaient aux anges, ils en parlent encore.

Le prix Tartuffe revient sans conteste à François Fillon. Il nous a donné un Tartuffe moderne, en complet veston soldé de chez Arnys dont nous n’avions pas idée. On attendait un prélat cauteleux, tâtant de la bonne chère sous couvert de carême, nous avons vu se dresser un agent supérieur de la Stasi, aux replis insondables. Nous nous étions déjà posé la question dans un blog précédent : y a-t-il un au-delà de Tartuffe ou bien non ? Le personnage joué à la perfection par François Fillon laisse penser que oui. Mais où ? À quelle profondeur faut-il descendre pour sentir autre chose ? C’est tout le mérite de M. Fillon de nous laisser perplexes au bord de cet abîme. Notre bon maître Sainte-Beuve trouvait à Molière plus de ténèbres qu’il n’y en a chez Shakespeare. M. Fillon lui donne raison.

Le jeune premier, l’angelot Emmanuel Macron au rayon laser, l’homme qui peut réciter par cœur un chapitre entier de Finitude et culpabilité de Paul Ricœur tout en parlant à son Iphone, reçoit le prix de l’art de sortir de scène tout en y rentrant. Rien n’a manqué à sa partie, jouée comme s’il était depuis toujours de la troupe du vieux Poquelin. Un nimbe léger d’irréel flottait autour de lui, comme si les hologrammes de M. Mélenchon avaient plus de coffre. Il semblait survoler le carnage de ses yeux bleus qui voient loin. Marine Le Pen, restée sur terre, dans son rôle éclatant de marchande de poissons aura toutefois manqué d’un Raimu pour lui donner la réplique. On la sentait seule, entourée d’esprits lents à la détente. Marine pestait après ses cuisiniers, songeant au soir du deuxième tour comme à un bateau de croisière s’éloignant irrésistiblement. Nous verrons cela. Rideau, préparez-vous à tomber.

 

[1] Ed. Gallimard.

 
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