Hommage à Claude Lanzmann

Hommage à Claude Lanzmann
Actualité | Publié le : 06/07/2018

Claude Lanzmann s'est éteint le 5 juillet 2018. Nous lui rendons hommage en publiant l'article que La NRF consacrait en mars 1986 à Shoah, dont le texte du film venait de paraître aux Éditions Fayard. 

 

Témoignage : Shoah de Claude Lanzmann, par François Lurça

Le mot-titre hébraïque désigne le massacre de six millions de Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le  livre donne le texte du film de Claude Lanzmann, paroles et sous-titres. L'auteur a rencontré des témoins, des bourreaux, des victimes rescapées par miracle. Il a su faire parler Franz Suchomel, SS Unterscharführer, qui définit Treblinka : « Une chaîne de mort, primitive certes, mais qui fonctionnait bien. » Il a retrouvé Simon Srebnik et Mordechaï Podchlebnik, les deux survivants sur quatre cent mille Juifs qui parvinrent à Chelmno, où ils étaient exterminés dans des camions à gaz. Il a interrogé des survivants de Treblinka et d'Auschwitz.

Jan Karski était agent de transmission entre la Résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil à Londres. Il raconte son entrevue, au milieu de 1942, avec deux dirigeants juifs de Varsovie. Le problème juif est sans précédent, lui expliquèrent-ils. Il faut que les nations alliées annoncent sans détour, publiquement, que ce problème est leur. Elles ne doivent pas seulement vaincre l'Allemagne, mais aussi sauver ce qui reste du peuple juif. Ils chargèrent aussi le messager de demander au général Sikorski des armes pour l'organisation
juive de combat du ghetto de Varsovie, armes que la Résistance en Pologne avait déjà refusées. Karski transmit fidèlement ce qu'on lui avait dit, il dit aussi ce qu'il avait vu dans le ghetto de Varsovie. Il ne reçut aucune réponse. Il ne se passa rien.

Le livre fait entendre le silence du monde pendant la shoah. Il rappelle le refus d'assistance des gouvernements alliés, dûment informés. Filip Müller, Juif tchèque, survivant des cinq liquidations du « commando spécial » d'Auschwitz, raconte : « Ils arrivaient là, hommes, femmes, enfants, tous innocents. disparaissaient soudain. et le monde était muet ! Nous nous sentions abandonnés. Du monde, de l'humanité. » La Centrale de la Résistance d'Auschwitz refusa d'aider les Juifs qui voulaient organiser une révolte pour détruire les crématoires, arrêter le processus d'extermination. Un autre survivant, Rudolf Vrba, commente : le but de la Résistance était la survie des membres de la Résistance.

Shoah transmet des paroles qui brisent le silence, prolongé jusqu'à nos jours par tant d'ignorance et d'incompréhension. Il ne s'agit pas d'expliquer, mais de prendre connaissance. Le face-à-face de Claude Lanzmann avec ses interlocuteurs manifeste la vérité avec plus de force que les œuvres des historiens, les photographies, les récits des survivants et des témoins. Car nous assistons à la recréation des événements, et comme le disait Proust, nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée. Les survivants retrouvent leurs souvenirs au prix de souffrances sans nom. Ils poursuivent leur récit parce qu'ils savent qu'il le faut. « Je vous en prie, dit Lanzmann à Abraham Bomba, nous devons le faire. Vous
le savez. » Et il écrivait ailleurs : « Il faut, quand on s'acharne à leur arracher des lambeaux de vérité, courir le risque de les briser. »

Récit du silence, Shoah témoigne aussi du refus de la culpabilité et de la persistance des haines qui ont préparé le désastre. « Tout compte fait, dit le Dr Franz Grassler, adjoint du commissaire (nazi) du ghetto de Varsovie, c'était une triste époque. C'est une règle : l'homme – Dieu merci – oublie plus facilement les mauvais moments que les bons. Les sales moments, il les refoule. » Le refoulement fonctionnait dès l'époque des massacres : Walter Stier, chef de la section des Horaires des Chemins de fer du Reich, organisateur des convois vers les camps de la mort, travaillait jour et nuit. Débordé, il n'a jamais vu un train. Il ignorait tout de la « solution finale » : comment aurait-il su, alors qu'il était un « pur bureaucrate », rivé à son bureau ? Mais il sait bien que les Polonais, eux, savaient : « Ils vivaient à proximité, ils entendaient, ils parlaient. Et eux n'étaient pas obligés de se taire ! »

Les paysans polonais rassemblés devant l'église de Chelmno, à l'occasion d'une fête avec procession, entourent Simon Srebnik. Ils n'ont pas oublié le temps où il était un enfant si maigre. Ils sont très, très contents de le revoir. Ils se souviennent bien du dépôt des bagages des Juifs, à la cure : il y avait plein de valises, avec de l'or, des casseroles à double fond, avec des objets précieux, et aussi de l'or dans les vêtements. À Grabow,
les personnes interrogées se souviennent aussi des Juifs : toute la Pologne était entre leurs mains, ils imposaient leurs prix, exploitaient les Polonais. S'ils étaient partis en Israël de leur propre gré, peut-être on aurait été content. Mais puisqu'on les a tués, c'est très désagréable.

M. Kantarowski, à Chelmno, se souvient de ce qu'un ami lui a raconté : à Mindjewyce, un rabbin s'est adressé, avec l'autorisation d'un SS, aux Juifs rassemblés sur une place. Il a dit qu'il y a deux mille ans, les Juifs ont condamné à mort Christ, qui était innocent. Et qu'ils ont crié : « Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils ! » C'est le rabbin qui l'a dit.

Quand au Dr Franz Grassler, il ignorait tout de la politique qui a conduit à la « solution finale ». Mais interrogé sur le ghetto de Varsovie, il ne manque pas de rappeler à Claude Lanzmann que la persécution des Juifs n'est pas une invention allemande, et ne date pas de la Seconde Guerre mondiale. Raul Hilberg, historien, précise ce point : en dehors de la « solution finale » proprement dite, les nazis ont très peu inventé. Pour les mesures administratives, l'arsenal psychologique, et même pour la propagande, ils ont puisé dans le réservoir accumulé au cours des siècles par les autorités de l'Église, puis par les gouvernements séculiers qui marchèrent sur leurs traces.

On devine, à lire ces témoignages, que pour avoir commis ou laissé commettre la shoah, presque personne n'a demandé pardon. Beaucoup des auteurs de ces crimes innombrables sont impunis, et s'obstinent dans le mal. Et dans les pays où vivaient les victimes on continue à escamoter les responsabilités, à voiler ou nier les fautes, à diluer l'événement dans une multitude d'autres massacres. La culpabilité n'est pas éteinte. L'oubli ne saurait l'atténuer, il ne ferait qu'en aggraver les effets souterrains. Les victimes appartenaient au peuple qui a donné au
monde le Décalogue. Depuis leur assassinat gratuit, organisé avec toute la puissance de la technique moderne, le sens est grièvement blessé. L'Occident ne peut éviter de « faire face à son histoire », comme le dit Lanzmann à propos des Allemands. C'est seulement ainsi qu'il pourra retrouver le sens ; les propos contre le racisme ne peuvent suffire.

Shoah rend plus évidente l'iniquité du refus de la faute, dont les grands personnages de ce temps donnent l'exemple. Dans les nouvelles générations, nées après l'événement, beaucoup ne savent pas. Certains refusent consciemment leur part du fardeau, et que peut-on leur dire : ne sont-ils pas libres ? Mais il faut qu'il y ait aussi des hommes pour choisir de porter ce poids, pour chercher à savoir et à demander pardon. Il ne suffit pas de dire, comme l'agneau : comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? « Je peux, dit Emmanuel Lévinas, être responsable pour ce que je n'ai pas commis et assumer une misère qui n'est pas la mienne. »

François Lurça, « Shoah de Claude Lanzmann », La NRF n° 398, mars 1986.

Shoah de Claude Lanzmann est également disponible en DVD et en format poche, chez Folio.

« Lanzmann, le justicier », par Michel Crépu

 

Shoah en replay sur Arte

Arte rediffuse les neuf heures du monumental Shoah de Claude Lanzmann : un événement cinématographique et historique majeur sur le génocide perpétré par les nazis sur le peuple juif.

En savoir plus : › www.arte.tv

 
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.