Chinois de Polonais !! Éloge de Cyprian Norwid

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 30/11/2017

Or, écrit Proust dans Le côté de Guermantes, « un changement de temps suffit à recréer le monde et nous-même ». À l’époque de Marcel, ces « changements de temps » disposaient encore d’une chambre d’écho supérieure à la nôtre. Plus pure, disons. Marcel se réveillait avec la lumière du jour à travers les rideaux et nul écran de télévision ne lui montrait simultanément un général croate se suicider en direct à l’énoncé de son jugement pour crime de guerre. Aujourd’hui nous avons le même soleil, et le général croate en supplément du petit déjeuner continental. Cela complique un peu, mais on s’habitue très vite. Et puis surtout, personne n’est obligé de prendre son café devant un homme qui se tue.

Il n’y a rien comme cette période bénie de l’année, qui sépare la fin de la rentrée littéraire d’autres lectures plus mystérieuses, très loin de tout. Notre intérêt s’en trouve immédiatement aiguisé. Ainsi compte-t-on sur les doigts d’un manchot les lecteurs du polonais Cyprian Norwid (1821-1883), poète, sculpteur, théologien, philosophe, artiste en général, traducteur en polonais d’Homère, Dante et Shakespeare, marchand de chapeaux et réparateur de violoncelles. Son premier livre, Le stigmate, fut publié chez Gallimard en 1932. Une édition de pages choisies par l’écrivain Christophe Jezêwski vient de paraître aux éditions Pierre Guillaume de Roux[1] : à peine une gorgée d’eau comparée à l’ensemble titanesque d’une œuvre dont on a tout oublié. Heureusement, une bibliographie française et polonaise figure en fin de volume. Joseph Brodsky, qui n’est pas une petite pointure, le considérait comme « le plus grand poète du XIXe siècle ». Il a eu les meilleurs Français pour le traduire : Bonnefoy, Deguy, Dupin, Du Bouchet, Frénaud, etc. Il faut souhaiter qu’une nouvelle vie commence pour lui.

Polonais assurément, ce Norwid, mais qu’il faut imaginer lecteur du Tao, familier de la Chine bouddhique, acrobate mystique, aussi à l’aise avec les fondamentaux de Confucius que ceux du M. Teste de Valéry, plus chinois qu’on ne l’imagine. Il faut dire quand même que Norwid avait pour cousin un certain Michel Kleczkowski, éminent sinologue, consul de France à Pékin. On imagine les conversations du soir, dans la douce fumée de l’opium. Cyprian avait ses entrées, on le voit bien à lire ces poèmes qui n’en sont pas au sens étroit. Norwid nage dans la transcendance comme dans un jacuzzi merveilleux qui lui fait voir des choses que nous voyons pas. Il s’agit simplement d’entrer dans un certain régime de simplicité, comme l’eau dormeuse de la petite rivière : « O toi, eau pure…ils t’ont bien oubliée, / Serviable, paisible, tellement indigente, / En laquelle miroite le bleu des cieux, toi qui est au ciel… »

« Dire le plus possible avec le minimum de mots », telle serait la devise de Norwid d’après son préfacier. Ce n’est pas ce qui saute le plus aux yeux en le lisant, tant semble impérieuse chez la soif de passer directement de ce monde-ci à l’autre. La mort n’est qu’une porte qui donne sur la lumière, c’est tout bête, il suffit de pousser, et l’on vous ouvrira, comme dit l’Écriture. Les esprits aigus à la manière pascalienne (auxquels nous nous honorons d’appartenir) pourront trouver que Norwid pousse un peu, mais il est fascinant de le voir arpenter avec autant de confiance les jardins suspendus de la vie spirituelle à son sommet. Polonais assurément, Norwid, mais à la chinoise, ce qui change tout. On a beau avoir un strapontin « à la droite du Père », on n’oublie pas la chanson de la petite rivière.

Michel Crépu

 

[1] Cyprian Norwid,L’insaisissable source,édition établie et préfacée par Christophe Jezewski, Éditions Pierre Guilaume De Roux, 288 p., 27 euros.

 
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