Charles de Foucauld, l'homme qui attendait quelqu'un

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 03/03/2016

Il y aurait bien des raisons de rapprocher le Foucauld que nous donne aujourd’hui François Sureau[1] du Rimbaud calciné que Benjamin Fondane nommait un « voyou ». Calciné par quoi au juste ? Pas seulement le vent du Sahara et les pierres de l’ermitage fameux. Calciné par Dieu ? Oui bien sûr, mais que de mystère dans cette destinée ! François Sureau, qui a le goût de l’âpre, a voulu s’approcher de cet homme inatteignable, dont le sort résiste étonnamment à l’imagerie officielle du converti. Dans son cas, d’abord la bamboche, faire la vie, ensuite la coupure, la séparation. Un « classique » augustinien qui ne tient pas bien ici dans le cadre étroit d’une belle histoire d’illumination. « Je ne pense plus voyager » écrit-il un jour, et Sureau en a fait le titre de son livre. Il y a dans ce « je ne pense plus » toute l’énigme de ce saint étrange (d’ailleurs l’Église, prudente avec ce desperado, ne l’a pas reconnu comme tel). Foucauld n’est que bienheureux.

Charles de Foucauld donne l’impression qu’il était dévoré par l’impossible, le besoin de se trouver dans une situation d’impasse. Seul au milieu du désert, au milieu des Touaregs, ayant sur le dos l’invisible présence de ce Mahomet dont on a tant entendu parler depuis. On dit que l’un d’eux, Madani, fut le complice de son assassinat alors même que Foucauld l’avait beaucoup aidé et le commandant Florimont, trente ans après le crime, chargé de l’enquête, apparaît comme un curieux loser. Le portrait que Sureau donne de cet officier happé par le désert et qui dédaigna même, au moment où il eût pu se joindre à lui, la présence du maréchal Leclerc, est fascinant. On ne sait pas ce qui les dévore, lui, Foucauld et d’autres invisibles. Même la figure de Dieu a l’air trop stéréotypée pour régler le dossier. C’est là où le livre de Sureau est fort, exactement à cet endroit, un lieu noir, qui résiste à tout. L’odeur du martyr flotte sur toute cette histoire. Un martyr pour rien. Mais qu’est-ce donc qu’un martyr pour quelque chose ?

Une phrase de sa correspondance bouleverse : « Jusqu’au bout, j’ai cru qu’il viendrait quelqu’un. » Cette seule phrase suffit à nous le rendre infiniment proche malgré les ans, la séparation d’avec une histoire passée avec tout le reste. On pense, oui, à Rimbaud, pour cette même solitude sèche, cet abandon de soi à des forces plus obscures, plus puissantes. Mais il s’en fout. Ce qui l’intéresse, c’est justement de se trouver en ce lieu même, une sorte de point fixe d’altérité qui maintient tout le reste à distance. Comme si Foucauld avait tenu le monde en respect. D’un côté une faim d’autrui, de l’autre un désir de s’en aller. Les deux en même temps. Autrui a pris pour Foucauld la figure de Dieu, comme d’une noix sèche qu’on mâchonne tandis qu’une journée s’achève. Après Loyola (à lire son Inigo), Sureau donne ici un splendide portrait, sombre, sec, un portrait d’amitié pour ce qui vaut, seul.

Michel Crépu

 

[1] François Sureau, Je ne pense plus voyager (Gallimard, mars 2016).

 
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